Publié le 07/01/2011

La Vie en temps de guerre de Lucius Shepard

[Life During Wartime, 1987]

REED. MNEMOS, OCT. 2010
1ERE ED. : R. LAFFONT / AILLEURS ET DEMAIN, JUIN 1988

Par Arkady Knight

On l’a dit, on le redit : Lucius Shepard est l’un des écrivains contemporains majeurs des littératures de l’imaginaire. Brassant les croyances populaires et le marasme socio-politique drainé par les États-Unis, Shepard s’interroge sur la réalité, ou plutôt les réalités parallèles, créées par le XXe siècle, mettant en perspective la survivance des mythes et le devenir des couches sociales.
Seule ombre à ce portrait, la production de Lucius Shepard accuse le coup depuis le milieu des années 90 et, en dépit de qualités formelles indéniables, semble moins engagée et habitée.
La réédition aux éditions Mnémos de La Vie en temps de guerre (1987) vient à point nommé pour illustrer la place unique et essentielle de Lucius Shepard.


La mosaïque de nouvelles écrites dans les années 80 constitue le cœur de l’œuvre de Lucius Shepard. Inspirée par ses expériences professionnelles comme journaliste de guerre et par celles, moins officielles, de consommation de substances hallucinogènes, les récits de Shepard dépeignent un monde fissuré sous les pressions du système occidental : de ces fissures, jaillissent les fantômes des légendes locales de peuples opprimés ou oubliés. Apparaissent alors des réalités altérées, de nouvelles façons d’appréhender le quotidien, des chemins alternatifs pour les protagonistes.
Les recueils Le Bout du monde, Le Chasseur de jaguar, La Fin de la vie (pour ce que nous en savons), Thanatopolis, Zone de feu Emeraude témoignent de l’ensemble de cette démarche.

Point d’orgue de cette symphonie littéraire, le roman La Vie en temps de guerre agit comme une synthèse fédératrice des thématiques de Lucius Shepard.
On y suit le périple initiatique de David Mingolla, un artilleur américain, dans une Amérique Centrale dévastée par une guerre territoriale aux enjeux abscons. Mingolla n’est pas un soldat comme les autres, il a été formé aux pouvoirs psi par Izaguirre, un étrange docteur de l’armée. Psychologiquement très puissant, Mingolla exerce un pouvoir de contrôle mental sur ses congénères et devient un pion important dans les manœuvres d’Izaguirre. Mais Mingolla n’est pas le seul à bénéficier de pouvoirs psi. À une guerre territoriale, se substitue alors une guerre mentale.

Pendant son voyage de la jungle du Guatemala aux zones urbaines ravagées de Panama, Mingolla est confrontée à la vie en temps de guerre pour divers peuples, ethnies, tribus ou ermites. Ses pouvoirs sensoriels décuplés lui permettent de mieux décrypter l’environnement et les comportements de ses semblables. Il découvre que nombre d’entre eux vivent à des niveaux de réalité distincts, suivant des règles différentes – du clan sauvage d’adolescents guatémaltèques aux communautés des prisons nicaraguayennes, en passant par les troupes dissidentes de soldats conduits à l’illumination religieuse suite à une overdose de drogues militaires.
Mingolla doute lui-même de la réalité (les familles panaméennes qui tirent les ficelles du conflit sont-elles réelles ou le fruit de son imagination ?) et doit trouver sa propre voie sur des sentiers où se déversent des tombereaux de morts et de désillusions.

Véritable roman-fleuve, La Vie en temps de guerre, si on excepte la permanence de son héros, pourrait aussi passer pour un recueil de nouvelles. Chacun de ses cinq actes déploie un contexte, une ambiance et des personnages secondaires différents. Mingolla y découvre à chaque reprise de nouvelles façons de pensées, et affûte ses pouvoirs psi contre ceux d’adversaires plus puissants.
Lucius Shepard insère également des contes narrés par des individus de passage, pour ajouter d’autres expériences fantastiques ou extra-sensorielles à son roman. Ce côté « patchwork » est à la fois la force, le foisonnement, la richesse des aventures de Mingolla, mais aussi sa faiblesse – son intérêt devenant inégal et usant sur la longueur.


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Malgré certains passages longuets et un personnage féminin à la psychologie douteuse, La Vie en temps de guerre est un récit d’aventures foisonnant et fascinant, sans conteste le chef d’œuvre de Lucius Shepard dans sa phase post-colonialiste et contre-occidental des années 80. Un roman qui ouvre les horizons sensoriels et extra-sensoriels d’un lectorat qui repartira avec son lot d’images fortes, telles la transmigration d’une épave d’hélicoptère en divinité de la jungle, ou encore celles de myriades de papillons, insectes de compagnie d’un rescapé d’une attaque nucléaire.