Retrouvez le programme de tous les éditeurs de Science-Fiction & Fantasy ainsi que les commentaires des cafarnautes et des éditeurs eux-même sur le SForum du Cafard cosmique :
TOUTES LES PARUTIONS
en décembre 2009 :
La Route de Cormac McCarthy aux Editions Points Poche
Devenez Fan du Cafard cosmique et suivez toute l’actualité du site sur Facebook
Flux RSS 2.0 : pour afficher toutes les nouveautés du site par syndication.
netvibes : cliquer ici pour ajouter le flux RSS à votre page netvibes.

Par Shinjiku
Vous vous souvenez d’Alain Damasio ? Si si, La Horde du Contrevent avait inauguré le catalogue des éditions La Volte — un beau succès, couronné du Grand Prix de l’Imaginaire, dont on avait beaucoup parlé. Si le livre avait déclenché une vague de fanitude au point d’atteindre le statut d’oeuvre culte, certains lecteurs sont restés plus circonspects. Surfant sur la vague du succès, La Volte a logiquement ressorti le premier roman de l’auteur, La Zone du dehors (dans un grand format soigné accompagné d’un DVD), et Folio SF rend désormais l’oeuvre accessible au format de poche (mais sans DVD...)
Capt est un prof de philo [ré]volté de la cité spatiale de Cerclon, sise sur un astéroïde proche de Saturne et engoncée dans un système politique — curieusement familier — dans lequel le Clastre [système de notation « démocratique » qui permet de situer chaque individu sur l’échelle sociale] joue un rôle prépondérant.
Capt a le goût du risque, il aime les folles embardées prohibées en glisseur dans le « Dehors », à l’extérieur des limites oxygénées de la ville. Le reste du temps, il est la tête pensante d’un mouvement contestataire, « volutionnaire » : la Volte [ah tiens...].
Si La Horde du Contrevent pouvait se lire comme de la fantasy philosophique, La Zone du dehors donne dans la SF politique. On y retrouve, rétrospectivement, de nombreux éléments, des ébauches de structure de la Horde : cette dispersion très marquée des points de vue, même si, ici, un personnage principal se détache nettement des autres ; cette omniprésence des signes typographiques qui, par moment, viennent carrément supplanter le texte ; et ce style d’écriture surtout, adapté à chaque personnage / point de vue [ce sera encore bien plus net dans la Horde], peu avare d’envolées lyriques, de néologismes, d’inventions langagières. C’est un vrai bonheur de créativité, même si cela reste encore à l’état de jets, même si on voit que Damasio a tenté de suivre le modèle mallarméen en « créant une langue étrangère dans sa propre langue. » [1] ».
Et ce qui surprend, tout d’abord, c’est la dureté et l’audace du propos : si, dès le début, le 1984 de George Orwell est prégnant, cité dans le texte et jusque dans le temps du récit [qui se déroule en 2084], il est rapidement dépassé par l’offensive textuelle. Car ce n’est plus seulement un système dictatorial qu’on dénonce, mais une bonne vieille démocratie bien de chez nous. Une démocratie poussée à l’extrême, à l’image de l’autoritarisme de 1984 ou de l’eugénisme du Meilleur des mondes : c’est une société du mou consensuel, de l’aseptisation, de l’anéantissement de l’effort. Joliment formulé, ça donne, dans la bouche du président de Cerclon : « [La démocratie], c’est un contrôle optimal avec une impression de liberté totale... »
La première partie du roman est à l’aune de la formule : une prise de connaissance rapide et intense avec les personnages, notamment le principal — les secondaires n’ayant pas, et de loin, la même épaisseur psychologique — et des passages volontiers explicatifs et discursifs, avec en summum le chapitre 8, « Le Clastre », dans lequel les idées prennent corps : un cours magistral aux deux sens du terme, où Damasio se livre totalement, aussi bien dans ses idées que dans son individualité, car Capt est plus que jamais lui, ou un lui fantasmé.
De cet angle d’attaque, celui du consensus démocratique judéo-chrétien, on retient la hargne, le cri, et on repense à beaucoup d’autres œuvres. Des images de films par exemple : le contrôle répressif et les pubs optique de Minority Report, les incarcérations aseptisées de THX 1138, la tonalité visuelle de la ville dans Brazil ; mais aussi très vite des principes littéraires : le « métalangage » nadsatisé de Orange mécanique d’Anthony Burgess, l’anarchisme-révolutionnaire-mais-organisé du Fight Club de Chuck Palahniuk — sans oublier le corpus philosophique sur lequel s’appuie l’auteur : Deleuze, Foucault, Nietzsche et son Zarathoustra.
Damasio a l’intelligence de ne pas s’en tenir à un propos facilement anarchisant tout au long du texte : l’idée politique est souvent brillamment développée, explicitée et illustrée ; elle évolue, s’éloigne, reflue, ne stagne jamais ; l’opposition convainc, et l’insistance ne devient jamais martellement, notamment grâce au lyrisme dans certains passages, à l’action dans d’autres.
Evidemment, le texte est brut, il s’expose, sciemment. Au pire, à être détesté ou ignoré. Au mieux, à être discuté. Sans doute qu’un certain angle de lecture peut le rendre pompeux, emmerdant, infantile par moments. On n’est pas obligés non plus de ne s’en tenir qu’à un angle.
Quelques mots à propos du DVD offert avec la réédition de La Zone du Dehors parue en 2007 aux Editions La Volte :
il contient un court-métrage d’une dizaine de minutes et une série de clips et de story-board animés en 3D. Des ébauches de ce qui semble être le projet d’un long métrage inspiré du roman de Damasio .
On aura pas la méchanceté de mettre tout cela sur le même plan que ce que peuvent proposer le cinéma ou la télévision : les moyens sont visiblement chiches, et les bonnes volontés suppléent sans doute à l’expérience, aussi bien du côté des réalisateurs que des acteurs. On doute aussi de l’efficacité des dialogues, réécrits pour l’image certes, mais si proches du style de Damasio qu’ils font terriblement "lus dans le texte".
Ce DVD bonus expérimental n’est donc pas une raison supplémentaire d’acheter le roman, qui, vous l’aviez compris, vaut bien par lui seul. Mais on ne demande qu’à être convaincu lorsque le temps, le travail et, on l’espère, les moyens, auront permis de perfectionner tout cela - si long métrage il y a effectivement au bout du projet.
|
Dès son premier livre, Alain Damasio tape très fort. Un roman très costaud, tant au niveau du style que de la construction et du développement des idées. Incontestablement, on tient une voix, authentique, susceptible de ne pas plaire, mais qui mérite de s’imposer durablement. |
|---|
[1] cf. interview in "Soleil Rouge n°2"