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Publié le 06/09/2009

La Clé de l’abîme de José Carlos Somoza

[La llave del abismo, 2007]

ED. ACTES SUD, SEPT. 2009

Par Tallis

La journée de Daniel Kean a tout pour être des plus banales : petit déjeuner avec femme et enfant, et travail de contrôleur à bord du Grand Train. Le rêve prémonitoire de sa fille la nuit précédente aurait dû l’alerter…


Lorsque Daniel Kean adresse ce matin-là la parole à un étrange passager du nom de Klaus Siegel, il devient en quelques secondes l’otage d’un kamikaze qui déclare vouloir lui laisser à tout prix un message. Sinon, il actionnera la charge explosive implantée dans son corps et entraînera dans la mort l’ensemble des passagers du train.
Daniel se voit forcé d’obéir aux instructions de cette bombe humaine. Une mécanique folle s’enclenche alors, qui explose ses repères quotidiens et le projette dans une quête improbable. L’enjeu ? La recherche d’un objet mystérieux, « la clé de l’abîme ». Comble de malchance, de puissantes organisations convoitent cet artefact : sa nature est susceptible de bousculer bien des certitudes contemporaines…

Septième roman traduit d’un auteur phare des éditions Actes Sud, la Clé de l’abîme déroute le lecteur par la diversité de ses atmosphères, rend hommage à une multitude d’auteurs et pioche dans la plupart des mauvais genres pour bâtir un édifice tout à fait personnel au final, mais pour le moins fragile.

Ça commence donc à cent à l’heure, comme dans un thriller classique. La suite n’en surprend que davantage le lecteur : quelques expressions sibyllines glissées çà et là, d’autres indices semés en route font pressentir que l’auteur est loin d’avoir livré toutes les clés de son univers. Et lorsque le thriller bascule dans le récit d’aventure, ce qui apparaissait au mieux comme un roman à énigme classique prend soudain une ampleur tout à fait surprenante. Un monde totalement inattendu au départ, à mi-chemin entre la science-fiction et le fantastique, se dévoile peu à peu. En dire plus désamorcerait trop les surprises concoctées par l’auteur…

Thriller donc, SF qui plus est, avec de nombreuses réminiscences fantastiques, Somoza aurait pu s’arrêter là. Mais cela aurait été trop simple. La quête de Daniel Kean (tiens, de la fantasy, maintenant ?) va emprunter bien d’autres chemins balisés : roman d’aventure sautillant rappelant les meilleures bandes dessinées, emprunts à Jules Verne, paysages à la Lovecraft, etc., l’ensemble défile sous les yeux ébahis du lecteur qui n’en imaginait / demandait pas tant. Le tout se révèle tout à tour baroque, endiablé, romantique, mystérieux, dans une veine souvent naïve, mais très assumée.
L’édifice pourrait sombrer à de nombreuses reprises dans le trop-plein ou la BD gentillette. Il n’en est heureusement rien car l’auteur parvient à structurer son roman en l’articulant autour d’une création tout à fait personnelle qui cimente le récit d’un bout à l’autre : l’univers dans lequel Daniel Kean vit repose essentiellement sur une religion complexe, magnifiquement développée et omniprésente, jusqu’à devenir le personnage principal au fil du récit. Elle en imprègne toutes les composantes : vie quotidienne, valeurs familiales, position sociale, pouvoirs étranges alloués aux adeptes. Jusqu’aux paysages hallucinants et hallucinés traversés par nos héros qui se retrouvent investis par des entités et des pouvoirs fantasmagoriques… Se révèle ici le principal enjeu de cette « clé de l’abîme », à savoir une critique acerbe des aveuglements/excès/atrocités engendrés par nos croyances. L’auteur nuance et enrichit toutefois son message par la multiplicité des points de vue sur la religion adoptés par la petite dizaine de personnages principaux peuplant son récit.

Le tout donne donc un résultat des plus curieux, à la fois patchwork de genres, agencement de rebondissements a priori très classiques (voire balisés), succession d’aventures échevelées prenant place dans des paysages plus grands que nature. Le lecteur frôle parfois la saturation, croise des scènes à la limite du ridicule pour être ébloui l’instant d’après par la richesse de l’univers inventé par Somoza.


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Difficile de trancher au final sur la réussite ou non de ce roman. Certains détails agacent (personnages assez falots, pour certains à la limite du stéréotype, même si ce point semble assumé par l’auteur), quelques scènes sont franchement ratées, mais l’ensemble tient remarquablement debout grâce à un pot-pourri du genre, et notamment un art consommé de la construction et du coup de théâtre. La structure repose tout de même sur une révélation finale qui pourra surprendre certains lecteurs, mais que d’autres (et pour cause) verront venir de très loin.

Une entreprise risquée donc, aux effets et résultats contrastés, mais qui sonne au final comme un bel hommage à quelques grands récits et auteurs du genre.