Publié le 20/10/2008

La forêt de cristal de J.G Ballard

[The crystal world, 1966]

ED. DENOËL / LUNES D’ENCRE, OCT. 2008

Par Soleil vert

De toutes les romans apocalyptiques de BALLARD, La forêt de cristal est celui qui ralliera les faveurs de certains lecteurs désorientés par la passivité des situations et des personnages de Sécheresse et du Monde englouti. Mais attention les routes les mieux balisées dissimulent parfois des abîmes...
Enfonçons nous donc dans les profondeurs textuelles de cette forêt à nulle autre pareille.


Voyage au cœur de l’éternité

Depuis 15 ans le docteur Sanders vit en Afrique. Il travaille dans une léproserie à Fort Isabelle au Cameroun en compagnie d’un couple de médecins Max et Suzanne Clair. Il entretient une liaison avec celle-ci. Sans nouvelles des deux patriciens après leur départ pour Mont Royal, il décide de les rejoindre à la faveur d’une lettre de Suzanne qui relate une étrange modification de la jungle voisine.
Ainsi commence la forêt de cristal, pour mémoire un des quatre romans du cycle dit apocalyptique de J.G BALLARD et auquel ne manque plus qu’une réédition de Le vent de nulle part. Remarquons à la suite de Robert Louit [1] que cette découpe est arbitraire. La trilogie de béton par exemple gravite autour du même thème narratif. Dans nombre d’oeuvres de l’écrivain anglais, l’être humain subit une modification dramatique de son environnement naturel ou est absorbé psychiquement par ses créations environnementales [l’urbanisme] ce qui l’amène à un autre plan d’existence.

Si Le Monde englouti mettait superbement en scène la montée métaphorique des eaux de l’inconscient et l’irruption du passé, La forêt de cristal propose un voyage aux portes de l’éternité. La somptueuse métamorphose cristalline des jungles et des êtres vivants qui y séjournent s’offre en effet comme une alternative aux cruautés du Temps, une immobilité lumineuse se substituant progressivement aux errements de l’âme. Dans ce roman, à l’inverse des autres précités, les personnages ne se fondent pas sans résistance dans le paysage. Les scènes d’actions, poursuites, coups de feu alternent avec les descriptions de la lente progression minérale et flamboyante de la forêt. Afin de mettre en évidence ces luttes et les choix existentiels auxquels sont confrontés les protagonistes, BALLARD crée des doubles. Sanders rencontre à Port Matarre une jeune journaliste : « en regardant la jeune fille, il put presque voir Suzanne à côté d’elle reflétée par quelque miroir à demi masqué dans son esprit. ». On pourrait presque en dire autant de Ventress l’architecte et Thorensen le Yachtman qui se disputent Serena, l’épouse du premier. Tous ressentent l’appel de la forêt, certains y succombent, d’autres pas.

L’île des morts

Comme dans les autres romans du cycle, les références picturales s’accumulent. Le premier chapitre est exemplaire et donne dans le clair obscur. Un premier plan constitué par les eaux sombres du fleuve au milieu duquel un petit vapeur jette l’ancre, au loin les petits hôtels du port de Matarre, comme éclairés nous dit l’auteur, « par quelque lanterne à l’intérieur ».Cette lumière surgie de la matière et des cristaux, Anthonin Arthaud l’évoque à propos de Balthus, peintre auquel BALLARD donne le nom d’un des passagers du bateau : « On peut dire qu’il y a une couleur, une lumière, une luminosité à la Balthus. Et la caractéristique de cette luminosité est avant tout d’être invisible. Les objets, les corps, les visages sont phosphorescents sans que l’on puisse dire d’où vient la lumière ».

Cependant l’auteur britannique semble avoir été inspiré principalement par un tableau cité nommément dans le récit : il s’agit de l’île des morts d’Arnold Böcklin. On y voit Charon guider un défunt à travers le fleuve Styx vers une terre surmontée de cénotaphes et de pins. Au milieu des eaux sombres et du ciel bas, l’île et les deux personnages sont illuminés par le soleil couchant.


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La forêt de cristal est un roman de science fiction pouvant s’interpréter comme le passage d’une forme de vie à une autre. Mais les feuillages érigés en voûtes cristallines, les crocodiles gémmés de pierres précieuses et les humains pétrifiés en sculptures renvoient à un surmonde, selon l’expression d’André Malraux, c’est-à-dire le monde de l’Art auquel on accède via une Métamorphose et où enfin s’abolit le Temps.



NOTES

[1] Préface au Livre d’or de J.G BALLARD