EN BREF

 
VOS LIVRES DANS LA BOITE AU LETTRES !




En commandant vos livres sur Amazon.fr vous faites des économies [-5%] et vous participez au financement du site car le Cafard cosmique reçoit une petite commission sur les ventes.

Le livre le plus acheté
en mai 2010 :
Janua Vera +
de Jean-Philippe Jaworski
aux Ed. Moutons Électriques

 

A VOIR AUSSI

Publié le 01/01/2007

« La loi du talion » de Gérard KLEIN

REED. ROBERT LAFFONT / A&D, SEPT. 2006

EDITION ORIGINALE : ROBERT LAFFONT / A&D, 1973

Par Soleil vert

Paru initialement en 1973 aux éditions Robert Laffont dans la collection Ailleurs et Demain ce recueil de nouvelles de Gérard KLEIN a été réédité en septembre 2006 . L’occasion pour les amateurs de littérature SF les plus jeunes, qui ont fait connaissance avec le romancier des « Seigneurs de la Guerre » ou du « Gambit des étoiles », de découvrir maintenant le novelliste.


On trouvera dans la préface du présent recueil [bien évidemment rédigée par l’auteur en personne [1] ] la date et le support de parution originels des divers textes, tous édités dans les années 60. Avant d’évoquer les nouvelles, une anecdote inspirée par cette préface : je partage avec Gérard KLEIN, à trente années de distance, un étonnement pour le fameux "lecteur bulgare inconnu". Voici deux ans en découvrant le site internet quasi officiel de Robert SILVERBERG, je fus surpris de constater que la première traduction de ce site avait été réalisée par un bulgare [en cyrillique] suivie d’une seconde en langue espagnole par un ...colombien. Quid des italiens, des allemands et surtout des français dont l’activité éditoriale autour de l’auteur de « L’oreille interne » est bien loin d’être négligeable ? Mystère ... [les choses se sont arrangées depuis]

Passons aux nouvelles de ce recueil.

  • « Cache-cache ».

Une épigraphe d’une trentaine de lignes ouvre le volume. Le sujet : la rencontre et la passation de pouvoir entre Dieu et l’Homme. Peut-on voir dans ce récit une image de la partie de cache-cache a laquelle se livrent l’écrivain et ses lecteurs ou exégètes ? Ou de la part de mystère nécessaire et inhérente à toute création ? Cette introduction au punch et à la brièveté toutes « Sternbergiennes » trouve un écho dans le dernier texte du volume « Les créatures » qui traite du rapport entre l’écrivain et ses personnages.

  • « Ligne de partage ».

Un de mes textes préférés. En arrivant à son bureau un matin, un homme reçoit deux coups de fils. L’un et l’autre émanent de son Moi futur. Le premier lui enjoint de saisir une opportunité professionnelle, l’autre de la refuser. Qui croire ? Le lecteur est aiguillé sur une fausse piste avant de découvrir une vérité évoquant l’univers mathématique de « l’assassin infini » de Greg EGAN. On retiendra ces lignes « ... le réseau, l’ensemble du réseau. C’est la chose la plus compliquée qui a été faite de main d’homme. Beaucoup plus compliquée que le plus grand des ordinateurs. Pense aux milliards de kilomètres de fils, aux millions d’amplificateurs, à l’enchevêtrement inextricable des centraux. Pense aux milliards de messages qui font le tour de la Terre. Et tout est interconnecté. »

La technologie a évolué depuis , mais on n’est pas si éloigné que cela des conclusions d’un JP Delahaye dans un article récent « Votre ordinateur de bureau finira-t-il par avoir la puissance de calcul du cerveau humain ? » ou des futurs textes cyberpunks.

Le concept d’une interconnexion mondiale n’était pas si évident à formuler à un moment ou la France avait à peine entrepris de rattraper son retard en matière de téléphonie [2]. On pense aussi à « Simulacron 3 » dans lequel Daniel GALOUYE, faute de circuits intégrés, imaginait des décennies avant les cyberpunks et « Matrix », des simulateurs de réalité tout juste électroniques.

Ce qui suscite la réflexion suivante : la littérature de SF comme la littérature mainstream n’échappe pas à la répétition thématique, alors même qu’elle est censée anticiper ou concevoir des développements inattendus à partir d’innovations scientifiques et technologiques. Soit parce que les choix technologiques d’une époque sont en eux mêmes des améliorations de solutions existantes [ainsi le protocole de transmission internet est une forme de transmission par paquet conçue auparavant pour les réseaux transpac, la montée en débit de transmission par multiplexage n’est pas une technique nouvelle], soit parce que les organisations sociétales du futur imaginées par les auteurs de SF s’inspirent de modèles existant. Ecrire, comme la plupart des activités humaines, c’est aussi reproduire.

  • « Les blousons gris ».

Ce récit humoristique de l’invasion de Paris par les rats reste un peu en deçà des autres textes. Reste l’impression que pour Gérard KLEIN écrire une nouvelle c’est aussi l’occasion de tenter une aventure stylistique.

  • « Les virus ne parlent pas »

Autant « sous les cendres » tient par le style, selon l’expression de Serge LEHMAN, autant ce récit tient par une idée. Il est difficile d’entrer dans le texte sans en déflorer l’intrigue. Disons qu’il s’agit de l’origine de l’homme. Le traitement est certes très classique mais il rappelle les productions de Arthur C. CLARKE.

« Les virus ne parlent pas » présente à mon sens de multiples intérêts pédagogiques. D’abord comme porte d’entrée à la SF pour ceux qui ne connaissent pas cette littérature, ensuite comme illustration de quelques sujets de discussions bien connus des élèves du secondaire comme les traditionnels débats sur la liberté d’action : sommes nous guidés par notre volonté, notre expérience ou notre hérédité ? [Débat relancé par les « mèmes »].

il y a aussi une réflexion intéressante sur les rapports de l’homme et de la machine . En effet une espèce vivante est dotée d’un potentiel évolutif limité ce qui n’est pas le cas d’une machine ou d’un logiciel : on peut les refondre. A l’inverse on ne sait pas reprogrammer un ADN. Les machines du futur nous serviront d’extensions sensorielles pour explorer l’univers. Mais se souviendront elles de nous ?

En résumé une nouvelle passionnante

  • « Avis aux directeurs de jardins zoologiques »

Quand on est un E.T. animé de mauvaises intentions, quelle meilleure planque qu’un jardin zoologique ? Cette nouvelle construite comme une enquête policière est destinée aux amoureux du jardin des Plantes ou rodent les ombres de Cuvier et du douanier Rousseau.

  • « Réhabilitation »

Un vaisseau militaire humain qui pratique la politique de la terre brûlée à l’échelle planétaire contre des extra terrestres cautérise par erreur un monde allié. Il s’emploie alors à restaurer ce qui a été détruit... Un texte féroce et bien ficelé sur la guerre, que les exégètes compareront au texte de Orson Scott CARD « Fin de partie » qui servit de noyau à la rédaction du fameux cycle « La voix des morts »

  • « Sous les cendres »

« Ici dans la poussière ou dans l’air quelqu’un attend »

Cette nouvelle domine de la tête et des épaules le recueil. L’intrigue est minimaliste : une machine est chargée de ressusciter les êtres humains pour les envoyer coloniser des mondes. Mais ce Charon mécanique se heurte à la peur ou l’incompréhension des hommes. Ecriture magnifique, réflexion sur la condition humaine, ce texte surpasse « les étoiles sont vraiment le Styx » de Theodore STURGEON, d’inspiration voisine.

  • « Jonas »

Pour se déplacer dans l’univers les hommes ont mis au point des « unités biologiques de navigation stellaire » sortes de Leviathans mi animaux mi machines. L’un d’entre eux devient incontrôlable et un mutant est chargé de l’arraisonner. Sur un thème illustré par des romans aussi divers que Moby Dick ou « Baleinier de nuit » de YOUNG, voici encore un beau texte sur la solitude et l’incommunicabilité.

  • « La loi du talion »

La « loi du talion » est le texte le plus ambitieux de ce recueil, mais est il le plus réussi ? Cette histoire d’amour entre un humain et une créature extra terrestre est l’occasion pour Gérard KLEIN, d’expérimenter de nouveaux modes narratifs à travers [une fois de plus] le thème de l’incommunicabilité. J’ai été séduit par l’idée de fusionner textes, dessins et poèmes pour tenter d’exprimer un « au delà » du langage [comme quoi HOUELLEBECQ n’a rien inventé]. En particulier les vers suivants sont excellents :

« Je cherche quelqu’un, non pas à qui parler

mais qui me ferait dire

car c’est une chose atroce d’être muet avec des mots

pourrissants dans la mémoire, comme des étoiles

séchées d’une mer ôtée, sec trois fois sec et de sel,

usé de chiffres et battu par le temps »

Par contre réduire Andromaque à des équations vectorielles m’a semblé relever plus d’un jeu oulipien que d’une procédure narrative visant à renforcer l’atmosphère d’aliénation.

  • « Les créatures »

Comme je l’ai indiqué au début de ma critique ce texte relate l’affrontement entre un écrivain et ses personnages. L’ambiance du récit m’a rappelé un texte de CORTAZAR « la nuit face au ciel » mais la thématique est complètement différente.

Encore un texte surprenant.


COMMANDER

Le corps professoral est prévenu : « Les virus ne parlent pas » est une excellente introduction à la littérature de SF. Quant à la nouvelle « Sous les cendres » elle devrait inspirer certains stylistes de mes amis cafarnautes que le narratif empêche de décoller...

Enfin la majorité des lecteurs devraient apprécier des récits certes classiques mais bénéficiant d’une inspiration diversifiée et d’une écriture sans défaut.



NOTES

[1] Gérard KLEIN dirige la collection Ailleurs&Demain, pour ceux qui l’ignoreraient.

[2] Peu de personnes savent qu’un président de la République Française [dont le mandat se termina en 1969 date de parution de la nouvelle] avait refusé l’installation d’un poste téléphonique sur son bureau élyséen au titre que « je veux bien sonner, mais je refuse que l’on me sonne ».