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en décembre 2009 :
La Route de Cormac McCarthy aux Editions Points Poche
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Par Ubik
Après la bonne surprise de Un chœur d’enfants maudits, on ne vous cache pas que le nouveau roman de Tom Piccirilli était chaudement attendu.
Dead Letters, vicieusement retitré en Français La rédemption du marchand de sable, est un thriller. Il en a l’atmosphère, en reprend un des thèmes fétiches (le tueur en série) et en emprunte la vivacité de rythme. Mais, comme souvent, les apparences sont trompeuses : Tom Piccirilli investit le thriller pour mieux le détourner.
La vie d’Eddie Whitt a été bouleversée le jour où sa fille a été assassinée. Ce meurtre fut le premier d’une longue série attribuée à un tueur que la presse a surnommé Killjoy, reprenant d’ailleurs les propres mots d’Eddie.
La femme d’Eddie est devenue folle et vit désormais dans une institution spécialisée. Avec l’accord tacite et le soutien financier de son patron qui est aussi son beau-père, Eddie a laissé tomber son travail de publicitaire. Il s’est musclé, s’est initié aux arts martiaux et a appris à se servir d’une arme, un 7,65 dont il ne se sépare jamais.
Engagé corps et âme dans une spirale vengeresse, il a déserté presque tous ses amis, délaissé toutes ses anciennes relations car plus rien ne compte que la découverte du meurtrier de sa fille.
Durant les cinq années qui ont suivi le drame, Eddie a reçu régulièrement des lettres de Killjoy ; il est en quelque sorte devenu son confident. Entre l’assassin et sa victime s’est nouée une relation ambigüe mais en fin de compte sacrément porteuse de sens (à condition d’apprécier les correspondances tordues).
Car Killjoy a changé. Il ne tue plus, il enlève des enfants maltraités à leur famille et en confie la garde à des parents dont il a tué l’enfant. Certains, comme Eddie, ont rendu cette progéniture à leurs légitimes géniteurs. D’autres ont pris la fuite avec ce "don" inespéré.
Confronté à ce nouveau comportement, Eddie remet en cause son désir de vengeance. Au plus profond de lui-même, il souhaite que cette volte-face ne soit qu’un jeu pervers supplémentaire et non la manifestation d’un véritable changement. Il espère que la chance lui fournira la possibilité de démasquer Killjoy afin de pouvoir mettre un terme à sa transformation.
« L’homme qu’on devient n’a pas grand-chose avoir avec l’homme qu’on a été »
Souvenez-vous. Avec Un chœur d’enfants maudits, on s’était délecté du charme poisseux et suranné d’une histoire se déroulant dans le Deep South. Une histoire un tantinet bizarre, peuplée de freaks, mais au final profondément humaine et chaleureuse. Avec Dead Letters (on me permettra d’user du titre original), Tom Piccirilli s’aventure sur les terres du thriller en écartant les procédés faciles.
L’auteur étatsunien ne bascule pas subitement dans l’intrigue millimétrée, le cliffhanger imposé, la traque haletante agrémentée de jargon emprunté aux profilers (le terme de construct est utilisé une petite dizaine de fois mais c’est bien là la seule concession faite au genre).
Avec maîtrise (et sans doute un malin plaisir), Tom Piccirilli impose son style, tout en humour et en émotion retenue, et ses propres thématiques. Le monde, tel qu’il apparaît dans Dead Letters, est comme une longue douleur qu’il convient d’évacuer d’une façon ou d’une autre. C’est un monde où la folie est peut-être une issue pour retrouver un certain équilibre. Un monde où Bien et Mal sont intimement liés, et comme contaminés par un principe d’incertitude pervers. Un monde où aucun individu n’est finalement psychologiquement indemne. Ne ricanez pas, ce monde est le vôtre.
Ainsi, Dead Letters n’est-il que le long processus d’un homme pour se sortir de l’obsession dans laquelle il s’est enfermé. Une obsession tenace qui a la dent dure et dont, en toute bonne conscience, il essaie de se convaincre du bien fondé. Et peu importe si Tom Piccirilli se soucie comme d’une guigne de l’intrigue policière et des règles qui conduisent au dévoilement de l’identité d’un tueur en série dans les thrillers calibrés. Son art des dialogues, la justesse de ses personnages, la douleur sincère d’Eddie et les quelques moments qui font réellement frissonner, compensent amplement cette insouciance et propulsent même son roman au-delà des classifications étriquées.