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Publié le 02/12/2009

La Route de Cormac McCarthy

[The Road, 2006]

ÉD. DE L’OLIVIER, JAN. 2008 / REED. POCHE, MAI 2009

Par Ubik

Cormac McCarthy n’est pas un auteur de science-fiction. Son œuvre, qui lui vaut d’être considéré par certains critiques comme l’un des quatre plus grands écrivains américains contemporains [1], le rapprocherait plutôt de William Faulkner. On y découvre une langue rude et lyrique à la fois, souvent sèche, toujours profonde.
Avec La Route, McCarthy place pour la première fois son récit dans un monde post-apocalyptique, et nous ne pouvions pas laisser passer cette occasion de vous présenter un grand livre, et un grand auteur.
Daylon avait déjà chroniqué la VO il y a quelques mois - Le Cafard Cosmique en remet une couche pour la parution française : prenez la route ; vous n’en reviendrez pas le même.


PRIX PULITZER 2007


« Quand il se réveillait dans les bois dans l’obscurité et le froid de la nuit il tendait la main pour toucher l’enfant qui dormait à son côté. Les nuits obscures au-delà de l’obscur et les jours chaque jour plus gris que celui d’avant. Comme l’assaut d’on ne sait quel glaucome froid assombrissant le monde sous sa taie. »

Un homme, un enfant avec pour unique bagage le contenu d’un caddie. Un père et son fils qui marchent sur la route, à la fois fil conducteur du récit et ligne de fuite pour eux. Nous ne saurons rien de plus, ni sur le passé des deux survivants, ni sur l’origine de la fin de l’humanité. L’homme et l’enfant traversent un paysage calciné. Ensemble, ils marchent vers le sud. Vers la côte. Vers l’espoir, peut-être.
Toujours sur la route.

« Sur cette route il n’y a pas d’homme du Verbe. Ils sont partis et m’ont laissé seul. Ils ont emporté le monde avec eux. Question : Quelle différence y a-t-il entre ne sera jamais et n’a jamais été ? »

Du passé, ce qui a été, il ne reste rien. Ou si peu.
Juste des vestiges, même pas des reliques.
Des villes pillées et désertées ; des maisons éventrées, leurs œuvres vives exposées à la pluie et au vent ; des épaves de véhicules attaquées par la rouille ; des friches incultes souillées par la cendre ; des squelettes d’arbres charbonneux qui hachurent l’horizon, des carcasses animales et humaines desséchées ; un monde ossifié sous un soleil blafard. Des descriptions dépouillées jusqu’à l’épure. Économie de mots, maximum d’effet.
Et la route.

« L’enfant lui posait parfois des questions sur le monde qui pour lui n’était même pas un souvenir. Il avait du mal à trouver une réponse. Il n’y a pas de passé. Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? Mais il avait renoncé à lui dire des choses de son invention parce que ces choses-là n’étaient pas vraies non plus et ça le mettait mal à l’aise de les dire. L’enfant avait ses propres illusions. Comment est-ce que ça serait au sud ? Y aurait-il d’autres enfants ? Il tentait d’y mettre un frein mais son cœur n’y était pas. Qui aurait eu le cœur à ça ? »

Quelques souvenirs d’avant hantent l’homme, mais l’enfant est vierge de ceux-ci.
Vagues clichés d’antan, ultimes touches colorées dans un environnement désespérément gris.
Ce sont désormais des fables, un pâle reflet du monde d’avant, de toute manière condamné à disparaître avec l’homme.
Mais pas la route.

« Aucune liste de choses à faire. Chaque jour en lui-même providentiel. Chaque heure. Il n’y a pas de plus tard. Plus tard c’est maintenant. »

L’existence réduite à l’essentiel : manger, dormir, se protéger des intempéries.
Marcher sans cesse, par étapes.
Économiser ses forces, sans oublier de chercher de quoi survivre : des boîtes de conserve rescapées, des grains tamisés, des fruits déshydratés, de l’essence éventée, des balles pour le revolver et d’autres objets manufacturés à faible valeur ajoutée mais à haute valeur vitale.
Des blocs de texte qui rythment la marche. Des dialogues brefs qui expriment eux-aussi l’essentiel de la vie.
Sur la route.

« On n’est pas des survivants. On est des morts vivants dans un film d’horreur. »

Marcher encore. Impossible de s’arrêter ou pas trop longtemps car les autres guettent.
Les autres survivants. Les méchants.
Une humanité retournée au stade des chasseurs-cueilleurs. Chasseurs de viande humaine et cueilleurs des derniers fruits de la civilisation, glanés dans les ruines ou dérobés à son prochain : des concurrents dans la course à la vie. Des prédateurs, bourreaux et victimes confondus. Seuls contre tous, l’homme et l’enfant marchent. L’angoisse leur noue les tripes. Le péril est réel et imprévisible.
Pourtant l’espoir n’a pas déserté complètement le cœur de l’enfant. Peut-être, y a-t-il encore un autre homme et un autre enfant qui vivent ailleurs.
Peut-être même au bout de la route.

« Il n’y a pas de dieu et nous sommes ses prophètes. »

Qu’est-ce qui les fait encore avancer ? En-dehors du mouvement mécanique de leurs pas. Qu’est-ce qui les porte toujours en avant ? L’instinct de conservation ?
La foi tout simplement. Marcher est un acte de foi.
Mais Dieu est mort. Et de toute manière « Là où les hommes ne peuvent pas vivre les dieux ne s’en tirent pas mieux. » Pourtant le monde recèle encore de nombreuses merveilles pour qui sait regarder. Pour qui croit.


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« Il faut que tu portes le feu.
Je ne sais pas comment faire.
Si, tu sais.
Il existe pour de vrai ? Le feu ?
Oui, pour de vrai.
Où est-il ?
Je ne sais pas où il est.
Si, tu le sais. Il est au fond de toi. Il y a toujours été. Je le vois. »


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NOTES

[1] Pour le critique littéraire Harold Bloom, les trois autres romanciers américains majeurs de notre époque sont Thomas Pynchon, Don DeLillo et Philip Roth.