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Publié le 05/07/2010

Laisse-moi entrer
de John Ajvide Lindqvist

[Let the Right One in, 2004]

ÉD. TÉLÉMAQUE, MARS 2010

Par Arkady Knight

Véritable bête de concours, Morse (Let the Right One in) fut l’un des temps forts de l’année cinématographique 2009. Surfant, il est vrai, sur la vague vampirique, cette étrange et séduisante rencontre entre deux jeunes adolescents, Oskar et Eli, l’un humain, l’autre vampire, a conquis public et critique, par sa beauté plastique épurée, l’originalité de son propos et sa force émotionnelle.
Derrière le film se cache un best-seller suédois de 2004, le premier roman de John Ajvide Lindqvist, dont les éditions Télémaque publient la version française sous le doux nom de Laisse-moi entrer.


Tout d’abord, évacuons l’aspect best-seller du roman. On le sait, ça ne veut rien dire. Let the Right One in pourrait être une sombre bouse littéraire qu’il aurait tout aussi bien pu fonctionner sur son public. Un page-turner avec des vampires sodomites, entre les petits pois et les carottes, ça passe très bien. Heureusement, le roman n’est pas que ça et, au-delà d’une narration à l’américaine en elle-même anecdotique, Let the Right One in se révèle une critique sociale acerbe, immergée et sans retenue – une critique amplifiée, fantasmée et transfigurée par son avatar vampirique. Comme on l’a dit de Stephen King à ses débuts, Lindqvist a publié Let the Right One in au bon endroit au bon moment ; et ce n’est pas un hasard si son œuvre a été comparé à celles du romancier américain. On pense à Carrie évidemment, mais Lindqvist s’inspire, voire prend pour modèle, toute la production de King des années 1980, dédiées aux affres de l’adolescence et aux travers de la société américaine (le livre de chevet d’Oskar est Charlie). Le défaut principal du roman (sa tendance à tirer à la ligne et à digresser) vient aussi de là, d’autant que Lindvist n’a pas (ou pas encore) la maîtrise narrative de King. Curieusement, comme chez ce dernier, l’élément fantastique (ici, les origines vampiriques d’Eli) est bâclé en une succession de flash-back brouillons qui, tout en voulant en suggérer beaucoup, n’en disent finalement pas grand-chose. Ceci posé, arrêtons-nous là sur les défauts de Let the Right One in car c’est un bon livre, un beau livre même, certes un livre imparfait (et on est curieux de lire les cinq autres romans d’un Lindvist devenu soudainement prolifique), on pourrait même dire un livre important, essentiel au genre, essentiel dans la considération même du genre. À une époque où le fantastique n’est qu’apparence et apparats, Let the Right One in souligne que le fantastique est une affaire d’intériorité et de transcendance de l’humain.

Le film est une facette (la vision d’Oskar) d’un roman fragmentaire, d’une fresque sociale beaucoup plus riche, d’une œuvre qu’on pourrait qualifier d’autopsie des mœurs d’une banlieue suédoise (Blackeberg) des années 1980. En effet, si le film s’attache au destin d’Oskar, le livre rend compte de l’état des lieux de cette niche sociale de façon plus complète. Bien qu’Oskar reste le héros, au sens tragique du terme, l’ensemble des personnages secondaires gagnent en consistance. Le travail d’adaptation de Lindqvist est à cet égard remarquable : il a extrait les passages clés de l’évolution d’Oskar. Certes, il sacrifie les autres personnages, mais il choisit de demeurer fidèle à l’esprit du garçon qui porte le film sur ses épaules. Les personnages secondaires, donc. D’abord ceux absents du métrage : Tommy et Staffan. Tommy, un adolescent plus âgé qu’Oskar, orphelin de père, introduit Oskar au « monde des grands », un monde vide, poussiéreux, empli de drogues douces et de revues pornographiques. Staffan, le nouvel ami de la mère de Tommy, un flic aux idées bien arrêtées sur l’ordre et l’autorité, expert en armes à feu, s’impose comme le symbole statufié du cadre social et moral, un cadre totalement à côté de la réalité, figé dans des préceptes d’école. Ensuite, le père d’Oskar prend un rôle symétrique à son épouse. Le film laisse planer le doute, le livre confirme son penchant pour l’alcoolisme, rendant cette dépendance, cet enivrement du désespoir, responsable de la perte de communication avec son fils. Il devient alors tout aussi « absent » de la vie d’Oskar que la mère – une mère apparaissant dans tout le roman comme un filigrane discret, flou, incertain, toujours au travail, dans la cuisine, devant la télé, ailleurs. Puis, d’autres habitants de Blackeberg sont approfondis, au premier plan desquels Lacke et Virginia, dont la relation occupe une place équivalente à celle d’Oskar et Eli. Lindqvist décrit à travers eux l’impossibilité de l’amour dans la société moderne telle qu’elle a été conceptualisée – Blackeberg étant un avatar de cette conceptualisation. Lacke et Virginia traînent leurs existences vides de sens, perclus dans des boulots ingrats, laissant vivoter leur amour, perdus dans l’idée d’un rêve incertain et sans cesse repoussé (quitter cette banlieue, former un foyer, acheter une maison). Malgré la bonne fortune de Lacke (un héritage conséquent), le désenchantement qui les anime est tel qu’ils ne passeront jamais à l’acte, comme s’ils savaient que ce n’est pas la peine d’essayer, que la vie retire tout, qu’un rêve vaut mieux qu’une réalité gâchée. Le sort de Virginia semble alors tracé à l’avance : mordue par Eli, elle devient à son tour une vampire – une maudite de la vie et de la société. Sa lente et douloureuse transformation en vampire et son suicide constituent l’un des moments les plus forts du roman.

Là s’opère la principale différence avec le film. Ce dernier mettait en avant la fascination d’Oskar pour Eli et tout ce qu’elle pouvait représenter de bestialité, d’interdits et de pouvoirs. Cette subjugation rend ambiguë leur relation (Oskar finira-t-il comme Håkan ?), et fait de Let the Right One in un film sur le passage au « côté obscur » du serviteur d’un vampire. Le livre est tout autre – prouvant au passage que d’un même matériau on peut tirer deux œuvres différentes. Le vampire mythique devient vampire urbain, vampire social ; la société vampirise les hommes, les afflige toutes d’une sourde malédiction. À aucun moment, la condition de vampire n’apparaît gratifiante. D’ailleurs, Eli le dit à Oskar, tous les vampires finissent par se suicider. Let the Right One in devient une œuvre colossale sur la Société-Vampire. « Nous sommes tous maudits », semble nous murmurer Lindqvist. La société puise l’âme, l’espérance, les rêves des gens ; elle les aliène et les isole ; le cadre social est obsolète, le cadre familial rompu, les relations d’amitié distendues ; tout devient insignifiant. Et, comme le découvre Oskar, le pouvoir (bestial, armé, ou autre) constitue un palliatif à cette insignifiance généralisée. D’où le personnage de Staffan, d’où les petites brutes l’obligeant à couiner comme une truie. Oskar s’échappe lui-même de ce no man’s land social quand il s’octroie lui-même un pouvoir, en trucidant des arbres, en collectionnant des coupures de meurtres, en s’imaginant en serial-killer, en devenant, en somme, un vampire. Let the Right One in aurait pu, lui aussi, s’intituler Monstre (une enfance) , tant il décrit la création du monstre social bicéphale Oskar / Eli.

Le malaise social est personnifié à l’excès dans le personnage d’Håkan, d’abord sympathique en quinquagénaire perdu, luttant contre ses pulsations pédophiles, échouant à tuer de sang-froid pour Eli. De pathétique Håkan devient horrible quand après sa « mort » – et contrairement au film – il « renait » en monstre-vampire-mutant protéiforme façon Resident Evil, errant dans la forêt et les ruelles, se nourrissant de chats en attendant de retrouver Eli, le corps du garçon qu’il rêve de sodomiser encore et encore. Håkan incarne pour Lindqvist le mal absolu, le sexe entrant dans l’enfant, le sexe dévoyant l’innocence déjà bien entaché de l’enfant, le sexe qui achève de corrompre les relations entre les différents protagonistes – il n’est pas vain de noter que le sexe en soi est un sujet encore plus tabou dans le monde nordique que dans nos sociétés latines. Lindqvist en fait la gangrène ultime d’une société qui pourrit de tous les bords. À ce sexe insane, il oppose un amour idéal, un amour rêvé, un amour presque théorique, celui auquel Lacke aspire, et qu’Oskar recherche (auprès de la société, de parents, d’ami, de relations), l’amour que plus personne ne lui donne, dans une société qui aveugle tout et tous, un amour qui nécessite cette métamorphose, cette transformation en monstre – en vampire. Cette idée de l’amour, c’est Eli, le garçon sans pénis, en réalité l’alter ego d’Oskar, son double rêvé, « Durant quelques secondes, Oskar avait plongé son regard dans celui d’Eli. Et ce qu’il avait vu… c’était lui-même. Juste en bien mieux, beaucoup plus beau et plus fort que ce qu’il pensait de lui-même. Vu avec amour. » On a dit que les origines d’Eli sont brouillonnes ; c’est aussi et surtout car elles importent peu ; Eli est l’étrangère, elle ne fait pas partie des habitants de Blackeberg ; le personnage d’Eli n’est pas approfondi car Eli n’existe pas vraiment. Elle est le fantasme d’Oskar, la personnification de son altération de la réalité, l’être de lumière venu le sauver de la mort.

C’est là que Let the Right One in est essentiel au genre car partant de l’intériorité refoulée des personnages, il transcende leur réalité sordide pour en dégager un espoir aussi ténu que des ailes d’ange ; un espoir ténu car beaucoup mourront, la plupart seront perdus, et les derniers, comme Oskar, fuiront, fuiront dans leurs rêves, leurs fantasmes, dans leurs réalités. Le fantastique s’accapare une réalité devenue obsolète, le fantastique devenant foi, le fantastique s’abattant comme un couperet pour trancher le gras social, pour découenner la malédiction pesant sur les humains, et les amener à choisir, à laisser rentrer le juste, à laisser rentrer l’amour, à laisser rentrer celui qu’ils sont au fond d’eux plutôt que celui que la société a fait d’eux.


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« Rien de plus agaçant qu’un livre estampillé d’un genre qui ne le définit pas. Ainsi en va-t-il de Laisse-moi entrer, de John Ajvide Lindqvist, classé fantastique. Oui, il est question de vampire, et oui, illico, le voilà au coude à coude entre Anne Rice et Twilight. Pourtant, rien à voir. »
Le Point

Alors, oui, d’accord, on peut toujours, après, se résigner comme nos confrères du Point, se résigner et admettre que Let the Right one in ce n’est pas du fantastique. Le fantastique c’est Twilight, un peu comme la SF c’est Avatar.
On peut aussi refuser de collaborer à cette résignation généralisée du médiocre.
Le genre Fantastique, si en genres il faut se résigner à parler, ne nourrit aucune familiarité avec Twilight. Le genre Fantastique est l’un des rares genres littéraires qui ose encore s’affranchir de la réalité, dénier ses principes, renier son ordre établi. Le fantastique ose ouvrir des portes – des portes que la bit lit referme une à une. Rien que pour ça et malgré des défauts gros comme un camion de pompier, Let the Right One in est un livre essentiel dans la définition et l’appréciation du genre – une porte sur cette réalité décalée qu’offre le fantastique, une porte qu’il ne tient qu’à vous, oui toi lecteur, de franchir.