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Publié le 06/02/2011

Lavinia d’Ursula K. Le Guin

[Lavinia, 2008]

ÉD. L’ATALANTE / LA DENTELLE DU CYGNE, JANV. 2011

Par Nébal

« Une fille lui restait, seule héritière de sa maison et de ses vastes domaines, déjà mûre pour le mariage, bien en âge de prendre un époux. Plusieurs princes du vaste Latium et de l’Ausonie tout entière briguaient son alliance. » C’est là, peu ou prou, tout ce que Virgile, dans son Énéide, nous dit à propos de Lavinia, la fille du roi du Latium Latinus, destinée à devenir la dernière épouse d’Énée. C’est peu… Et, le fameux poème pouvant donner un sentiment d’inachèvement, Ursula K. Le Guin a dans un sens pris le parti de le poursuivre, en prenant pour point de vue ce personnage secondaire du poème initial ; comme pour réparer une injustice… Ce qui donne au final un livre hors-normes, résolument inclassable – la légende y convole avec l’histoire, mais il faut y rajouter un doigt de science-fiction et une louche de « bizarreries » qui justifieraient, si l’on y tient, le qualificatif de « transfiction » –, et probablement un des plus beaux qu’Ursula K. Le Guin ait écrits.


C’est Lavinia elle-même qui, par-delà les siècles, nous conte son histoire et, à travers elle, celles d’Énée, de sa famille, et plus généralement du Latium. Lavinia nous avertit très tôt : elle a conscience de n’exister qu’au travers de l’écrit ; aussi mince soit-il, c’est à travers le souvenir qu’en a laissé « son poète » qu’elle est parvenue à l’existence, et qu’elle peut encore s’adresser à nous aujourd’hui. Aussi peut-elle aller jusqu’à dire (p. 140) qu’il ne lui a pas été difficile de croire en sa nature fictive… et d’en tirer les conséquences qui s’imposent.

Car, de même qu’elle s’adresse à son lecteur, Lavinia, à plusieurs reprises, rencontre un Virgile mourrant, lors de scènes de toute beauté, et s’entretient avec lui du passé – la guerre de Troie, le voyage d’Énée, et notamment son escale carthaginoise auprès de Didon – comme du futur, le poète se faisant alors oracle, et prédisant à Lavinia son mariage avec le héros troyen, mais aussi une guerre sanglante…

Mais nous n’en sommes pas encore là. Au début du roman, Lavinia n’est « que » la fille de Latinus, roi du Latium, et de son épouse Amata, devenue folle. Nombreux sont ses prétendants parmi les Latins et peuples assimilés, le plus entreprenant étant son cousin Turnus, roi des Rutules. Mais Lavinia ne veut se marier avec aucun de ces prétendants, et bientôt ses conversations avec son poète la convainquent d’attendre l’arrivée d’Énée. Reste à convaincre également son père : elle l’emmène consulter l’oracle, et celui-ci est limpide : Lavinia devra épouser, non un Italien, mais un étranger ; mais il en résultera une conséquence inévitable : la guerre…

Le pieux Latinus obéit à l’oracle. Mais Amata n’a que le nom de son neveu Turnus à la bouche, et tente toutes les manœuvres pour forcer les épousailles. Lavinia se trouve ainsi prise malgré elle dans un avatar antique de la « guerre des sexes », où son choix, libérateur, l’amène à s’opposer à son camp « naturel »… quels qu’en soient les risques : « Comme Hélène de Sparte j’ai causé une guerre. La sienne, ce fut en se laissant prendre par les hommes qui la voulaient ; la mienne, en refusant d’être donnée, d’être prise, en choisissant mon homme et mon destin. »

Car les navires d’Énée accostent bientôt… et tous savent ce que cela signifie. Une série d’incidents fâcheux conduisent bientôt à la guerre, le camp italien étant mené comme il se doit par le bouillant Turnus, applaudi par Amata, tandis que Latinus et Lavinia, bien malgré eux, se retrouvent spectateurs d’un désastre annoncé… même si la jeune fille sait que l’issue ne saurait faire de doute : après tout, son poète l’écrira… mais il restera ensuite des pages à noircir, ces pages que Virgile n’a pas eu le temps d’écrire.

N’y allons pas par quatre chemins : Lavinia est un chef-d’œuvre, sans doute un des plus beaux romans d’Ursula K. Le Guin, très justement récompensé par le Locus Award 2009. Superbement écrit – et traduit par Marie Surgers –, ils nous dépeint une haute antiquité italienne crédible et riche en détails comme seule ce grand nom de « l’ethno-SF » était capable de le faire. Les personnages – en dépit du jugement peu amène que porte Lavinia sur elle-même – sont tout aussi réussis, complexes et humains, à la mesure de leur place dans l’histoire, la petite comme la grande. Le récit, enfin, est passionnant : outre qu’il donne furieusement envie de lire ou de relire l’Énéide, il fait preuve d’un art de la narration tout à fait remarquable, qui entraîne le lecteur à chaque page, qu’il s’agisse de séquences bucoliques ou introspectives, d’intrigues de palais ou de batailles portées par un puissant souffle lyrique.

À tout cela il faut encore ajouter l’ahurissante richesse des thèmes traités en seulement 300 pages, qui font de Lavinia un roman que l’on déguste, certes, mais pour lequel on suggèrera de prendre son temps. Sans surprise de la part de l’auteur, certaines réflexions relèvent d’un féminisme subtil, illustré par les choix de Lavinia, en opposition aux cérémonies « purement féminines » de sa mère Amata ; mais se pose également la question de la place de la femme dans la société, l’Italie de la haute antiquité se distinguant semble-t-il ici de la Grèce palatiale et de Troie. Le regard porté sur la religion est également intéressant : Lavinia, comme la plupart des personnages du roman, est très pieuse et très portée sur les rituels ; pourtant, et ce en dépit du substrat mythologique de l’Énéide, Lavinia est un roman assez résolument athée : les dieux n’y interviennent pas, et n’y sont envisagés que d’une manière très abstraite. Les réflexions politiques sont de même de tout premier ordre, notamment celles relevant de la diplomatie et de la guerre, cette « continuation de la politique par d’autres moyens », selon la fameuse formule de Clausewitz : le monde présenté est un monde de fermiers-guerriers, fait de conflits perpétuels pour des frontières indécises. On pourrait évoquer, de même, les nombreuses réflexions sur le pouvoir des mots, ou encore celles sur la liberté, bien sûr, dans ce monde où les oracles comme la poésie de Virgile semblent décider de tout ; jusqu’au bouclier d’Énée qui, bien que seule Lavinia le sache, porte gravé sur lui les étapes fondatrices de l’avènement d’une grande puissance à venir, la clé de tout : Rome.


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Lavinia est à n’en pas douter un des meilleurs romans d’Ursula K. Le Guin. Dans sa catégorie hors-normes, il vaut bien Les Dépossédés ou La Main gauche de la nuit. Brillant d’intelligence et de beauté, il débute cette année 2011 sous les meilleurs auspices.