Publié le 06/09/2009

Le Bouclier du temps – La patrouille du temps T.4 de Poul Anderson

(The Shield of Time, 1990)

ED. LE BELIAL’, JUIN 2009

Par Ubik

Qu’on se le dise : avec Le Bouclier du temps s’achève la publication des inédits de La patrouille du temps entreprise par les éditions du Bélial’ sous l’égide de Jean-Daniel Brèque et Pierre-Paul Durastanti.
L’occasion idéale pour dresser le bilan d’une des œuvres les plus importantes de Poul Anderson. Une série jusqu’alors méconnue dans l’Hexagone et qui pourtant n’usurpe pas sa qualité de classique de la S-F.


Epais de près de 500 pages, Le Bouclier du temps se compose de trois segments réunis par un fil directeur quelque peu vacillant. Le résultat apparaît boiteux, du moins en tant que roman. Le propos est heureusement digne d’intérêt car on y trouve tout ce qui fait le sel de la série : de l’aventure sans complexe, une réflexion désabusée sur le sens de l’Histoire – « cette longue litanie de souffrances » –, de l’émotion, bref que du bonheur.
Avec le recul, on se rend compte que Le Bouclier du temps condense à lui tout seul les diverses thématiques abordées par l’écrivain états-unien au cours des missions successives de Manse Everard et des autres agents de la Patrouille. Une manière de conclure en beauté une œuvre qui a gagné en épaisseur au fil du temps, et dont Xavier Mauméjean, dans une postface éclairante, souligne la nature finalement cyclique.

On entame l’ouvrage en douceur en retrouvant cet l’ennemi récurrent de la Patrouille : les Exhaltationnistes. Ces surhommes, créés par bioingénierie dans le futur, ont déjà tenté à deux reprises de modifier le cours de l’Histoire en intervenant sur un de ses nexus. Cette fois-ci, la mission conduit Manse Everard au IIIe siècle avant notre ère en Bactriane. L’aventure permet à Poul Anderson de déployer son savoir-faire afin de livrer une reconstitution vraisemblable de la cité de Bactres et du royaume gréco-bactrien à l’époque de sa splendeur. Le parallèle entre cette intrigue et celle de la novella D’ivoire, de singes et de paons (Le patrouilleur du temps, La patrouille du temps T.2) paraît évident. Cependant, Les femmes et les chevaux, le pouvoir et la guerre n’apparaît pas uniquement comme une simple redite. Son dénouement nous décille le regard sur les méthodes de la Patrouille et sur le bien fondé des motivations de leurs créateurs : les Danelliens. « La Patrouille n’existe que pour conserver une version précise de l’Histoire. » Cette version est-elle pour autant la meilleure ? Il n’appartient pas à Manse Everard de la juger et, en attendant, il se contente de la défendre, usant de son libre-arbitre en fonction de ce que lui dictent sa conscience et les circonstances.

Mais le meilleur reste à venir avec Béringie, se révélant sans aucun conteste comme le point d’orgue du roman. En effet, l’écrivain use ici du registre intimiste et humain dont il a déjà fait montre avec une grande réussite dans les novellas Le chagrin d’Odin le Goth (Le patrouilleur du temps, La patrouille du temps T.2) et Stella Maris (La rançon du temps, La patrouille du temps T.3). L’action se décale pendant les temps préhistoriques et se focalise sur le personnage de Wanda Tamberly, aperçu à l’occasion de la novella L’année de la rançon (La rançon du temps, La Patrouille du temps T.3). Après avoir terminé sa formation, la jeune femme est dépêchée par la Patrouille en Béringie, une région située entre la Sibérie et l’Alaska, afin d’observer et de collecter des informations sur la peuplade aborigène qui y vit : les Tulats. Cette mission sur le terrain lui offre l’opportunité d’éprouver sa résolution face à un dilemme moral imposé par la présence de nouveaux arrivants plus évolués qui viennent exploiter ses protégés. Tiraillée entre son empathie pour les Tulats et ses devoirs de patrouilleur du temps, Wanda fait l’expérience amère d’assister à un drame dont elle ne peut modifier le dénouement puisque celui-ci est déjà écrit. Pour autant, un agent ne peut-il atténuer les peines des uns et des autres, sans remettre en question le déroulement de la continuité historique ?

« Un agent qui n’éprouverait aucune émotion vis-à-vis des personnes rencontrées lors de sa mission serait… déficient. Sans valeur aucune, voire dangereux. Tant que nous veillons à ce que nos sentiments ne compromettent pas notre devoir, ils ne regardent personne d’autre que nous. »

Au final, Béringie s’achève sur une touche plus positive que Le chagrin d’Odin le Goth et Stella Maris. Il ne semble pas complètement impossible au patrouilleur d’agir en accord avec ses sentiments et son libre-arbitre.

Changement d’ambiance avec Stupor mundi, un texte qui conclut Le Bouclier du temps en renouant avec la veine de l’uchronie car, le procédé rappelant évidemment la nouvelle Delenda Est (L’Autre Univers, in La Patrouille du temps T.1). Nous délaissons les terres glaciales du Paléolithique pour aborder celles beaucoup plus ensoleillées de l’Italie du sud au Moyen âge. Suite à une divergence survenue pendant le règne du roi normand Roger II, le déroulement de l’Histoire est bouleversé. Il en résulte un avenir radicalement différent dans lequel une Eglise catholique déliquescente domine un monde, à bien des égards moins enviables que celui qu’il a remplacé. Seuls quelques éléments de la Patrouille se trouvant en amont de la divergence, parmi lesquels figurent Manse Everard et Wanda Tamberly, peuvent rétablir la ligne des événements précédente. À charge pour eux d’organiser les opérations et d’enquêter sur l’origine de la bifurcation afin d’y remédier.

Poussant le scénario un cran plus loin que dans Delanda Est, Poul Anderson imagine un nexus d’une nature inédite. À force de tirer sur le continuum temporel comme sur un élastique, il semble bien que celui-ci soit sur le point de se rompre, débouchant sur le chaos quantique à maintes reprises repoussé. Mais la sauvegarde de la ligne historique originelle n’est pas sans poser quelques problèmes éthiques à nos patrouilleurs. En effaçant l’uchronie générée par la divergence, Manse et Wanda concourent à perpétrer un génocide. « Nous avons renvoyé au néant plusieurs centaines de milliards d’êtres humains. » se lamente Wanda. Ce à quoi Manse rétorque : « Pour en ramener combien d’autres à la réalité ? » Rien n’est simple et le sens du devoir n’élude aucunement la souffrance solitaire du patrouilleur, contraint de ressentir le « fatum » l’Histoire dans sa chair, sans pouvoir en modifier un iota, et gardant en mémoire les réalités alternatives qu’il efface. Que lui reste-t-il en guise de consolation ?

« Dans une réalité éternellement assujettie au chaos, la Patrouille constitue l’élément stabilisateur qui maintient le temps dans son cours régulier. Peut-être ce cours-ci n’est-il pas le meilleur, mais nous ne sommes pas des dieux et ne pouvons lui en imposer un autre, car nous savons que celui-ci conduit à un but qui transcende notre part animale. En vérité, laissés à leur seule inertie, les événements conduiraient inévitablement au pire. Un cosmos d’altérations aléatoires, et donc insensé et, en fin de compte, autodestructeur. On n’y trouverait nulle liberté. »


COMMANDER

Malgré une structure quelque peu défaillante, Le Bouclier du temps vient achever et couronner une œuvre finalement plus réfléchie et profonde qu’on ne le supposait a priori. Loin d’être un cycle figé, La Patrouille du temps se bonifie au fil des épisodes, un peu à l’instar d’un écrivain,Poul Anderson, dont l’image, loin de la réputation fasciste qu’on lui a taillé, se nuance grâce à la publication dans l’Hexagone de ses inédits.

Difficile de conclure de manière plus pertinente que Xavier Mauméjean : « Le héros andersonien est un anarque, serviteur de l’ordre tant qu’il demeure son propre maître. Un individu, agent de sa propre histoire, ce que l’on appelle la liberté. »