EN BREF

 
VOS LIVRES DANS LA BOITE AU LETTRES !




En commandant vos livres sur Amazon.fr vous faites des économies [-5%] et vous participez au financement du site car le Cafard cosmique reçoit une petite commission sur les ventes.

Le livre le plus acheté
en mai 2010 :
Janua Vera +
de Jean-Philippe Jaworski
aux Ed. Moutons Électriques

 

A VOIR AUSSI

Publié le 02/02/2005

Le Chant de Kali de Dan Simmons

[Song of Kali, 1985]

ED. ORIGINALE J’AI LU, 1989 - RÉÉD. FOLIO SF, FÉV. 2005

Par Arkady Knight

"Il est des lieux maléfiques qui ne devraient pas exister. Il est des villes malfaisantes où l’on ne peut demeurer. Calcutta est de celles-là. Avant Calcutta, pareille idée m’aurait fait rire. Avant Calcutta, je ne croyais pas au mal, et surtout pas comme s’il était une force indépendante des hommes. Avant Calcutta, je n’étais qu’un imbécile."


Depuis près de 5 000 ans, notre monde est dans le Kali Yuga, l’Age de Kali, prévu pour durer 432 000 ans. Cette ère, la 4e de la cosmologie hindoue, est la pire. Une période de déchéance sociale et de décadence morale. Le temps des conflits, des corruptions, de la désagrégation et des ténèbres.

La retranscription de cette croyance religieuse se retrouve dans les moindres manchettes de faits divers. Elle est même particulièrement exacerbée dans certaines zones du globe, civilisées ou non. Ironie du sort, une de ces régions où règne l’Age de Kali est le Nord-Est de l’Inde.

Robert Luczak part pour Calcutta avec la mission de récupérer le dernier manuscrit d’un poète que tout le monde croit mort depuis huit ans. il emmène avec lui sa femme et sa toute jeune petite fille.

Le voyage vire rapidement au cauchemar aux enfers lorsque son chemin croise celui des Kapalikas, unez secte vouée à l’adoration de la meurtrière Kali qui pratique sacrifices humains, et résurrections zombiesque...

« A mesure qu’on approche des faubourgs (de Patna, ville importante du Bihar, au Nord-Est de l’Inde) en voiture, des cabanes en toile à sac apparaissent sur les trottoirs dépourvus d’arbres. Elles se développent en bidonville. Les taudis sont environnés de tas d’ordures. Des chèvres, des cochons, des chiens et des enfants s’y disputent des restes de nourriture. Plus on avance, pire c’est. Des égouts à ciel ouvert bordent la route. A côté sont couchés des immigrés émaciés venus de villages où règne la famine. Des rats gros comme des chats trottinent entre les rickshaws. » [1]

A contrario des régions plus méridionales et qui, miraculées, participent au renouveau de ce pays, la zone franche de Delhi à Calcutta vit une période horrible entre banditisme, corruption politique et judiciaire, misère, lutte des castes. Et ce dans des proportions gigantesques et sanglantes.

Eté 1977. Robert C. Luczak, alors journaliste à Other Voices, est mandé par la maison d’édition Harper’s pour mettre sur la main sur le manuscrit posthume de Das, un des plus grands poètes indiens. Posthume, car si le poète en question est bel et bien mort il y a dix ans de cela, des manuscrits sont réapparus mystérieusement sur le sol indien. Alors Luczak s’envole vers l’Inde avec sa femme Amrita, d’origine indienne, pour lui servir d’interprète, et sa petite fille Victoria.
Dans une chaleur étouffante et une atmosphère miasmatique, Luczak découvre la ville de Calcutta comme Charles Dickens décrivait les rues de Londres : infectes, sales et morbides. Rapidement, Luczak est contacté par un étrange individu M.T. Khrisna qui le guide dans Calcutta à la recherche du secret qui entoure les manuscrits posthumes de Das.

Aimerais-tu connaître Calcutta ?
Dans ce cas, prépare-toi à l’oublier.

En aidant Dan Simmons à avoir foi en son talent d’écrivain, Harlan Ellison [2] ne pouvait se douter que son protégé allait accoucher d’une telle œuvre.

Sombre, violente, désabusée. Et pourtant si lumineuse. Si belle. Ce livre pourrait s’appeler le petit SIMMONS illustré, tant il est annonciateur des œuvres à venir du romancier, tant il trouve écho en elles.

Dans la forme :
La rigueur réaliste dans le portrait de la misère et des bas-fonds des Fils des ténèbres ; l’attention respectueuse portée au folklore de Coucher avec des femmes dentues [in L’amour, la mort ] ; l’introspection dans les personnages, fictifs ou réels des Forbans de Cuba , doublée du goût de développer d’autres histoires à l’intérieur de la trame principale ; le ton mélancolique et désabusé des Larmes d’Icare...

Et sur le fond :
Le thème de la résurrection éternelle d’Hypérion ; l’image du couple comme point d’ancrage dans une réalité terrifiante de L’homme nu, avec en outre la tentative de rationalisation mathématique accouplée à des croyances artistiques et mystiques (le scientifique étant la femme dans Le chant de Kali » et l’homme dans L’homme nu) ; la fascination violente et sexuelle pour le mal de Mourir à Bangkok [in L’amour, la mort) ; le pouvoir et donc la violence au centre de L’échiquier du mal...

Ceci n’est pas un simple jeu de comparaisons gratuit. Dans Le chant de Kali tout est déjà là, en sous-marin, dans l’ombre de Calcutta. Dans ce roman, Simmons met son âme à nu. Chose qu’il ne fera plus, du moins aussi ouvertement, que dans Mes Copsa Micas (in Le Styx coule à l’envers) où il se penchera de nouveau sur les trous noirs du monde.

« Toute violence est pouvoir, Mr Luczak. »

Son âme se reflète d’abord dans la fascination du mal.
En plongeant le lecteur dans les entrailles de Calcutta, Simmons offre une vision brutale et effrayante de la cité indienne. Le climat ; oppressant. La mort ; omniprésente. L’obscurité ; absolue.

Le récit est criant de vérité ; vécu de l’intérieur. Les sentiments frappent, pleurent et saignent. La fidélité à Kali, au mal, et la beauté apparente de celui-ci, de sa déesse, peut envoûter, séduire, intriguer. Elle peut rendre fou aussi.

Le chant de Kali décrit le face à face entre un homme et la réalité. Un homme qui se croyait appartenir à une espèce douée de raison et qui découvre les luttes de pouvoir insensées et incompréhensibles, qui régissent cette espèce, et la violence sous-jacente à ces conflits. Et pire, un homme qui découvre qu’il a toujours eu en lui cette violence.
Savoir y faire face n’est plus, après, qu’une question de choix, ou de refaire ses choix...


COMMANDER

Derrière le requiem à la mort, à la souffrance et à la destruction, chanté par les Kapalikas, se cache la profession de foi d’un écrivain sincère, qui durant toute son œuvre n’aura de cesse d’écouter le Chant du mal pour mieux parvenir à distinguer dans ce bruit de fond incessant, la musique des sphères, le Chant d’Enée.

J’aimerais juste rajouter que ce putain de livre est un des plus beaux livres qu’il m’ait été donné de lire.



NOTES

[1] Pour plus de détails sur ce contexte, le lecteur intéressé pourra se reporter à l’ouvrage de William Dalrymple, L’âge de Kali aux éditions Noir sur Blanc, dont est extrait ce passage.

[2] se reporter à la préface de Le Styx coule à l’envers. Un personnage du Chant de Kali, Abe Bronstein, lui semble d’ailleurs dédié.