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Publié le 09/01/2010

Le Chant des sorciers, Le Prince du Néant T.3 de R. Scott Bakker

(The Thousandfold Thought, The Prince of Nothing T.3 , 2006)

ÉD. FLEUVE NOIR / RENDEZ-VOUS AILLEURS, AOÛT 2009

Par Arkady Knight

Autrefois les ténèbres, premier tome de la trilogie de fantasy Le Prince du Néant du Canadien R. Scott Bakker, nous avait laissés sur des promesses alléchantes lors de sa parution en 2005. La richesse de l’univers, la qualité de l’écriture, la profondeur philosophique et la noirceur prégnante de ce volume compensant une certaine propension à la digression et une faiblesse dans la psychologie des personnages féminins. Cependant, son statut d’épisode d’exposition ne suffisait pas à juger des enjeux réels de cette trilogie.
La traduction tardive des deux derniers tomes, respectivement en février et en août 2009, toujours dans la collection « Rendez-vous ailleurs » du Fleuve Noir, permet enfin de porter une vision complète sur cette œuvre colossale de 1500 pages, alors que la parution opportuniste en mars 2009 chez Bragelonne du thriller de ménagères Neuropath, du même auteur, freinait l’enthousiasme de son lectorat.


Suite à « l’Apocalypse », une guerre dévastatrice face à des puissances obscures commandées par le « Non-Dieu », les peuplades humaines des empires des Trois Mers se sont fédérées autour de deux religions antagonistes : l’inrithisme et le fanisme – la première prônant l’immanence d’un dieu, la seconde sa transcendance.
Afin d’assurer la pérennité de ces religions, l’utilisation de la magie a été prohibée, diabolisée et restreinte à des Scolasticats peu nombreux, placés sous la coupe des institutions religieuses.

Deux millénaires plus tard, le récit du Prince du Néant s’intéresse à la Guerre Sainte menée par les Inrithis pour reprendre possession de Shimeh, ville natale de leur prophète Inri Séjenus, aux mains des Fanims – une intrigue inspirée des croisades chrétiennes vers Jérusalem. Autrefois les ténèbres narrait les préparatifs de cette expédition, le rassemblement des armées et des seigneurs inrithis et la convergence des principaux protagonistes autour de cet événement. Les tomes suivants, Le Guerrier prophète et Le Chant des sorciers, relatent cette Guerre Sainte dans le détail, bataille après bataille jusqu’à son dénouement – dénouement relatif car celui-ci s’inscrit en réalité dans un schéma plus vaste : le retour du « Non-Dieu » et la « Seconde Apocalypse ». Ce schéma fera l’objet des œuvres suivantes de Bakker et sa non-résolution à la fin du troisième tome n’empêche pas cette première trilogie d’être suffisante et satisfaisante en elle-même.

Captivant et attachant, le récit de cette Guerre Sainte est une franche réussite. Les forces narratives de Bakker s’affirment : capacité d’immersion, cohérence de son univers barbare à la fois post et pré-apocalyptique, finesse psychologique des protagonistes ; les digressions sont moins nombreuses et les passages relatifs aux personnages féminins s’harmonisent peu à peu avec le reste – l’un des chapitres les plus réussis du Chant des sorciers concerne d’ailleurs la putain Esmenet. À cela s’ajoute un souffle épique redoutable sur le terrain des combats et dans le récit de la marche des armées. Cette narration flamboyante est portée par Drusas Achamian, l’historien de cette guerre sainte, un des derniers sorciers du Scolasticat du Mandat, dont les membres ont la particularité chaque nuit de revivre en rêve un épisode de « l’Apocalypse ». Achamian est donc le premier à comprendre que la Guerre Sainte marque les prémices d’une « Seconde Apocalypse », objet de la prochaine trilogie de Bakker.

Enflammé par une force épique culminant dans une bataille finale racontée en narration alternée sur une centaine de pages, Le Prince du Néant est déjà en soi une œuvre imposante et mémorable, et R. Scott Bakker l’un des rares successeurs honorables de J. R. R. Tolkien. Certes, il y en a d’autres. On pourra citer par exemple Le Livre malazéen des Glorieux Défunts de son compatriote Steven Erikson. Cependant, Bakker se démarque de ses collègues par son penchant pour la philosophie – il est docteur dans cette discipline. Cet atypisme, suivant l’appétence du lecteur, séduira ou lassera. Dans le premier cas, cette fresque guerrière et philosophique, voire métaphysique, sera des plus fascinantes.

L’axe de réflexion principal tourne autour des fondements d’une religion. Le tome central, Le Guerrier prophète, raconte ainsi comment au fil de la guerre sainte, Anasûrimbor Kellhus, un soi-disant prince d’un pays lointain, impose sa présence au sein des armées et devient leur prophète, le messie qui les fera triompher des païens.
En réalité, et le lecteur en est complice dès le départ, Kellhus est un Dûnyain, un moine issu d’une secte secrète retirée du monde qui, depuis des siècles, exerce les siens à une doctrine exigeante basée sur la compréhension de la logique des événements (une préscience renvoyant à celle de Paul Atréides dans Dune).
Ce conditionnement fait de Kellhus un surhomme en regard des Inrithis barbares et crédules. De leur point de vue primitif, il semble omniscient, devin et capable de lire dans leurs pensées. Celui-ci utilise alors cette supériorité pour prendre le contrôle de la Guerre Sainte.
Au final, la trilogie du Prince du Néant, n’est rien de moins que le récit de la montée au pouvoir d’un dictateur religieux – le néant du titre renvoyant aux illusions formant les fondements de ce pouvoir.


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Près de 120 inédits de fantasy sont parus en France en 2009 [1]. Difficile devant cette masse de se faire une idée précise de l’évolution du genre et de justifier la prédominance de tel ouvrage ou de tel auteur. Et ce n’est pas le consensus mou de la critique spécialisée sur-qualifiant chaque nouvelle sortie qui aide à y voir clair. De fait, quand on tombe sur une œuvre s’imposant comme une des plus importantes de ces dernières années, un monument évoquant à la fois le Seigneur des Anneaux et Dune, on s’interroge sur notre propre légitimité à la qualifier de la sorte. Et, pourtant, Le Prince du Néant, ce compendium d’une Guerre Sainte faussée contient bien des atouts (immersion, puissance épique et portée philosophique) à même de combler les plus exigeants et les déçus de la fantasy [2]. Si on ne peut préjuger encore de son impact à long terme sur le genre, a fortiori dans l’attente de sa suite, on ne peut qu’encourager chacun à plonger dans Le Prince du Néant, tant cette trilogie fait partie des œuvres s’inscrivant durablement dans la mémoire du lecteur, rendant terriblement fades les lectures qui s’ensuivront.



NOTES

[1] 60 pour le leader Bragelonne/Milady, 40 pour Mnémos, Fleuve Noir, Orbit et Atalante, et une vingtaine pour les autres (Pygmalion, Moutons électriques, Pré aux clercs…).

[2] Certes il faut passer outre les couvertures de nanars pour adolescents en la dissimulant aux yeux des béotiens.