Première publication le 04/01/2009
Publié le 10/06/2010

Le Chemin des Ombres de Jérôme Noirez

REED. J’AI LU, JUIN 2010
1ERE ED. : MANGO, OCT. 2008

Par Goldeneyes

Après L’empire invisible chez Gulfstream au mois de septembre, Jérôme Noirez nous livre un deuxième roman jeunesse, Le Chemin des ombres chez Mango.
Titre fortement évocateur qui augure d’une tonalité pour le moins crépusculaire, Le Chemin des Ombres est l’occasion pour l’écrivain de renouer avec la mythologie japonaise qu’il s’était fait un malin plaisir d’explorer au travers de son premier roman chez Gulfstream : le très fortement recommandable Fleurs de Dragon. La publication de ces deux romans ne se voyant séparée que de quelques mois, le lecteur serait en droit de craindre une certaine redondance. Mais Jérôme Noirez est très fort. Et définitivement inspiré...


Nous sommes au cœur du Japon des premiers âges. Dans le petit village de Nichu, le clan Isanami poursuit sa paisible existence sous la protection de sa jeune chef religieuse Amaterasu. Pourtant, derrière cette apparente quiétude, l’histoire de la communauté n’est pas sans cacher une sanglante tragédie : les parents d’Amaterasu ont disparu dans des conditions que toutes les mémoires s’efforcent d’oublier, et Susanowo, son frère cadet, consumé par la haine, s’est fait condamner à l’exil dans la forêt sans espoir de revoir ses semblables.
Le drame frappe de nouveau la petite communauté après qu’Amaterasu ait reçu la visite officielle d’un mystérieux ambassadeur venu des lointaines contrées du Kinai, qui propose à la jeune chef religieuse de venir se ranger sous l’égide d’Himiko, la grande princesse au royaume sans cesse grandissant. Désireuse de conserver l’autonomie de son village, Amaterasu refuse la proposition. Mais Himiko, perfide et avide de conquêtes, ne l’entend pas de cette oreille. Usant de ses pouvoirs maléfiques pour invoquer des légions de Kamis, elle va tout entreprendre pour soumettre Amaterasu à sa volonté.
Poursuivis par les démons les plus féroces, assaillis par la tragédie d’un passé dont ils ne veulent pas se souvenir mais qui les rattrape de manière inéluctable, Amaterasu et Susanowo, le frère et la sœur que tout oppose, ne vont avoir d’autre choix que d’unir leurs forces pour sauver leur village.
Et leur vie.

...Et l’on retrouve, là encore, un Jérôme Noirez au zénith de son inspiration, qui nous gratifie d’un roman haut en couleurs, tout vibrant de poésie et de sensibilité. Profitant du registre d’une fantasy nipponne fortement teintée de merveilleux, le lecteur se régale en suivant les pérégrinations torturées de ce couple frère / sœur d’abord fracturé par la haine, puis peu à peu, et par la force des évènements, soudé par une fraternité redécouverte.

Délaissant le cadre fixe qui caractérisait l’action de son précédent roman [L’Empire Invisible], Jérôme Noirez nous convie ici à un voyage parsemé de lieux et de rencontres inoubliables où la surprise le dispute à l’émerveillement.
Le merveilleux que déploie ici l’auteur - paradoxalement si proche car si sensible et si juste - abolit les frontières du réel pour imposer au lecteur un univers pétillant de rêves et de vie, et qui rappelle en ce sens - par la force d’invocation des images et des associations qui le caractérise, mais aussi, par cette plume si fluide et si délectable qui le met en scène - l’atmosphère à la fois éthérée et intime des Leçons d’un Monde Fluctuant. Et nous, pauvres hères hagards et égarés, de nous laisser couler tout entier, avec extase, avec délice, dans cette puissante ode à l’imagination. Cependant, pour nos héros, tout n’est pas que lumière : la route sinueuse qu’ils empruntent s’enfonce un peu plus, à chacun de leurs pas, dans les étouffantes ténèbres... Car au terme de ce Chemin des ombres, il y a la mémoire, les souvenirs refoulés, le visage tant redouté de la vérité et des morts qu’on ne veut plus évoquer, mais qui pourtant, se rappellent à nous dans la douleur.
Attendrissante analyse de la relation conflictuelle frère / soeur, Le Chemin des Ombres se révèle aussi une poignante illustration du travail parfois éprouvant de la mémoire. Et puis, si la poésie et le merveilleux demeurent omniprésents, l’action n’est pas en reste : la fin du roman, consacrée à l’attaque du petit village, sert au lecteur une franche tranche de combats épiques...

N’en jetez plus, la coupe est pleine ?
Pas encore.

Quelques mots sur le travail de l’éditeur Mango, qui publia en 2008 l’édition originale reprise par J’ai Lu en poche en 2010. S’inscrivant dans la démarche didactique des Editions Gulfstream, la collection « Royaumes Perdus » - placée sous la houlette du très grand Xavier Mauméjean qu’il n’est plus besoin de présenter - destinée à de jeunes lecteurs, mais, vous l’aurez compris, pas que, étoffe son roman d’un appendice nous retraçant les arcanes de la tradition shinto, qu’elle complète d’un lexique fourni exposant les différents noms des personnages du roman, tous rattachés à des figures emblématiques des légendes japonaises. Si l’on s’évade en prenant le plus grand plaisir, ce n’est pas sans apprendre... Et puis, en guise de cerise sur le gâteau, la couverture, avec cette police de caractères gravés en lettres d’or, et cette illustration alléchante signée Miguel Coimbra qui habille le tout d’un charme esthétique certain...


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La mythologie japonaise et son intarissable cortège de démons, de figures légendaires, de mythes et de mystères, semble décidément une source d’inspiration inépuisable pour Jérôme Noirez. Adoptant un angle résolument plus poétique que le traitement utilisé dans Fleurs de Dragon auquel Le Chemin des Ombres se rapproche par le cadre de son action et quelques réminiscences que je laisserai au lecteur le loisir de découvrir, d’une tonalité beaucoup plus ténébreuse et d’autant plus mise en valeur que le roman n’est pas sans ménager quelques passages de toute beauté [Ah... Cette scène de la cascade... Le Panturle de Giono ne semble pas très loin...], Le Chemin des ombres signe là encore une incontestable réussite de l’écrivain et ne donne qu’une envie : poursuivre l’exploration de son univers, mais aussi, creuser le filon fantasy didactique offert par la collection « Royaumes perdus ».
En somme que du bonheur.