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Publié le 03/09/2010

Le Cycle de Majipoor
de Robert Silverberg

[Majipoor chronicles, 1980-2001]

ÉD ROBERT LAFFONT/AILLEURS ET DEMAIN, 2010

Par Arkady Knight

Une double réputation plane sur le cycle de Majipoor de Robert Silverberg : tire-la-ligne alimentaire pour les uns, chef d’œuvre pour les autres. Sa réédition récente dans la collection « Ailleurs & Demain » témoigne en tout cas de son potentiel commercial et de son importance dans la bibliographie de l’un des plus importants romanciers du genre.


Le Château de Lord Valentin (1980)
Après une fausse retraite dans le milieu des années 1970, Robert Silverberg revient au devant de la scène avec un planet opera colossal. Prenant cadre sur Majipoor, une planète gigantesque régie par un étrange concordat : le Coronal (le monarque absolu), le Pontife (le grand administrateur), la Dame de l’île du Sommeil et le Roi des rêves (contrôlant et conditionnant tous deux le peuple via leurs rêves et leurs cauchemars).
L’intrigue débute quand Valentin, l’actuel Coronal, se réveille dans le corps d’un jongleur insignifiant à l’autre bout du pays. Constatant qu’un imposteur a pris sa place sur le trône, Valentin se lance dans une grande expédition à travers Majipoor, d’abord sur les terres du Pontife et de la Dame, pour leur exposer la supercherie et requérir leur soutien, puis pour reprendre possession de son château et de son titre.
Trente ans ont passé depuis la première parution du Château de Lord Valentin. Pourtant, la modernité de la prose de Silverberg et l’intemporalité des préoccupations humaines de son héros en font l’un des planet opera les plus marquants avec Dune, et expliquent pourquoi Silverberg fait partie des rares auteurs « classiques » à être encore réédité aujourd’hui. Malgré des enjeux traditionnels, ce récit d’aventures s’impose comme l’un des sommets du genre. Silverberg est au meilleur de sa forme, sa maturité littéraire lui permet de rendre compte du foisonnement ethnologique de Majipoor et des péripéties de Valentin avec une énergie et une passion qu’on ne lui connaissait pas. Captivant et touchant de bout en bout, Le Château de Lord Valentin est l’œuvre la plus réussie de Robert Silverberg.
Se suffisant à lui-même, ce roman aurait d’ailleurs pu être sans suite.

Les Chroniques de Majipoor (1982)
Parenthèse presque inutile, Les Chroniques retracent dix tranches de vie d’habitants de Majipoor (dont Valentin adolescent). Si le dépaysement est garanti (vu la richesse des races extra-terrestres cohabitant sur Majipoor), l’ennui n’est pas loin. Robert Silverberg est un fin nouvelliste et a habitué à mieux dans cet exercice.
Au-delà de l’élargissement de la description de Majipoor, Les Chroniques sont aussi l’occasion pour Silverberg de dérouler un amusant décalage transfictionnel : les différentes nouvelles sont « vécues » par Hissune, l’un des protagonistes du roman précédent, via son accès au Registre des Âmes, des archives où les habitants de Majipoor sauvegardent depuis des millénaires leurs souvenirs. Hissune devient ainsi le pendant du lecteur de science-fiction.

Valentin de Majipoor (1983)
Plus intéressant que Les Chroniques, Robert Silverberg donne dans Valentin de Majipoor une conclusion au personnage emblématique de Valentin. On y suit sa prise de pouvoir, ses difficultés à gouverner, et surtout sa gestion de la rébellion latente fomentée par les habitants originels de Majipoor (les Changeformes).
Contrairement au Château, Valentin de Majipoor n’est animé d’aucun souffle épique. Silverberg livre plutôt un roman politique. Plus encore que dans les volumes précédents, il s’intéresse aux petites histoires, à la personnalité de Valentin, à comment l’homme apprend à être Coronal et à remplir son rôle – notamment grâce aux enseignements acquis lors de son périple en tant que jongleur anonyme (et inenvisageables auparavant depuis sa position élevée de Coronal).
On retrouve dans l’affrontement avec le peuple métamorphe deux thématiques récurrentes de Silverberg : la perte d’identité (avec ces Changeformes sans corps individuel et pouvant usurper l’apparence de quiconque) et la recherche d’harmonie. Valentin cherche la réconciliation avec le peuple indigène des Changeformes et, à travers leurs rites anciens, l’harmonie et la paix pour la planète et l’ensemble de ses races.
Si l’énergie narrative du Château de Lord Valentin s’est atténuée, Valentin de Majipoor demeure un roman fiable, intelligent et finalement très typique de Silverberg.

À noter, l’histoire de Valentin se poursuit une dernière fois dans la nouvelle « Le Septième sanctuaire » (1998) du recueil Légendes où Valentin continue sa quête d’harmonie avec la planète, en tentant de communier spirituellement avec les dragons des mers, créatures ancestrales de Majipoor.

Les Montagnes de Majipoor (1995)
Pour avoir commis un impair à la cour, un jeune prince de château, Harpirias, est envoyé dans une mission suicide dans les montages enneigées du Nord, où il devra jouer l’ambassadeur face à une tribu de barbares peu enclins à la diplomatie.
Sans intérêt si ce n’est celui d’agrandir la carte de Majipoor, on oubliera cette novella troussée avec hâte et sans réelle envie.

Les Sorciers de Majipoor (1996)
Comme pour se faire pardonner d’avoir négligé Majipoor dans le volume précédent, Robert Silverberg fait de sa cinquième excursion sur sa planète fétiche son dernier « grand roman ». Se déroulant chronologiquement avant les aventures de Valentin, Les Sorciers de Majipoor met en scène Prestimion, une figure historique de Majipoor, et relate la guerre de succession qui l’oppose à Korsibar à la mort du Pontife – un conflit atroce qui ravagera le pays.
Silverberg réussit l’exploit d’égaler le niveau du Château de Lord Valentin en faisant preuve d’un sens épique redoutable dans ce récit minutieux et sans relâche d’une guerre destructrice, aux enjeux pathétiques et dont le vainqueur ne retire au final qu’une sombre amertume. Seule note positive : à travers son apprentissage de la magie, Prestimion apprend, comme Valentin, à entrer en harmonie avec le monde qu’il sera amené à régir.

Prestimion le Coronal (1999)
Prestimion le Coronal démarre à la fin de la guerre et voit Prestimion s’installer au pouvoir. Comme Valentin le fera plus tard, il doit faire face aux traumatismes générés par le conflit, aux difficultés de son poste et à la rébellion d’un dissident. Tous ces petits tracas l’obligent à s’investir et à apprivoiser l’ensemble des races peuplant Majipoor.
Parallèlement à l’exploration de Majipoor, Robert Silverberg conduit une réflexion sur le pouvoir. Même si l’axe narratif reste le matage de la rébellion, les états d’âme du héros prennent le dessus sur les enjeux politiques du roman. Prestimion, une fois la victoire acquise, n’a plus réellement envie d’être Coronal. Ne se sentant pas de taille à affronter ce qui l’attend, il n’est même plus sûr d’être à la hauteur des responsabilités exigées par son statut. Ce qui était avant conviction n’est plus que doute.
On s’attendait à un récit légendaire et épique dans la continuité des Sorciers de Majipoor ; Silverberg livre à l’opposé un récit intimiste. Tout Coronal qu’il se doit d’être, Prestimion doit composer avec sa nature humaine et faillible.
À l’instar de Valentin de Majipoor, Prestimion le Coronal ne possède pas l’ampleur d’un roman étourdissant, mais n’en reste pas moins une œuvre touchante, récit d’un humain voulant être Coronal et découvrant qu’il doit d’abord apprendre à être un homme.

Le Roi des rêves (2001)
Le Roi des rêves relate la fin du règne de Prestimion et l’arrivée de son successeur Dekkeret. À eux deux, ils doivent faire face à une menace guerrière sur le lointain continent de Zimroël. Plus anecdotique que le tome précédent, Le Roi des rêves passe allégrement d’un personnage à l’autre, ouvre des pistes ici et là, explore Majipoor au gré du vent et résout la menace guerrière sans effusion de sang. Un volume agréable à lire, notable par son traitement intimiste et pacifiste, apportant un éclaircissement appréciable sur les origines du pouvoir détenu par le Roi des rêves, mais décevant par son manque d’ampleur. À réserver aux inconditionnels de Majipoor.


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« Qu’est que la fiction si ce n’est l’exploration de l’âme humaine ? »
Robert Silverberg

Robert Silverberg convie ses lecteurs à la découverte d’un monde, Majipoor, véritable condensé de son univers littéraire, reflet de notre monde dans toute sa splendeur et toute son horreur. Des périples et des tracas de Valentin et Prestimion émergent des questions essentielles où les scènes les plus anodines de la vie des protagonistes sont souvent transcendées par un Silverberg au meilleur de son art littéraire.
On conseille sans hésiter Le Château de Lord Valentin et Les Sorciers de Majipoor, tous deux largement indépendants. Les autres volumes sont à déguster en fonction de l’appétence ou non du lecteur avec Valentin, Prestimion et la planète Majipoor.