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Publié le 03/05/2004

Le Cycle des Seigneurs de l’Instrumentalité de Cordwainer SMITH

REEDITION FOLIO SF, 2004

Par PAT

Evènement littéraire majeur de cette années 2004, la réédition du cycle des Seigneurs de l’instrumentalité s’inscrit dans une logique éditoriale œcuménique. En proposant aux lecteurs les séries Fondation d’Isaac Asimov, L’instrumentalité de Smith et bientôt L’histoire du futur d’Heinlein, Folio SF s’impose comme une collection essentielle pour tout amateur de littérature fantastique.


La comparaison entre Asimov, Smith et Heinlein n’est d’ailleurs pas vaine, chacun ayant apporté sa pierre [et parfois son mur] à l’édifice science-fictionnesque dans son ensemble. Mais si la présence de la pierre est indéniable, force est de reconnaître que le temps est assassin pour l’âge d’or, aujourd’hui regardé avec dédain par toute une génération de lecteurs qui sont tombés dans le SF avec Dan Simmons ou d’autres modernes, et pour lesquels la préoccupation centrale du roman de science-fiction tourne autour de l’informatique, de l’intelligence artificielle, de la nanotechnologie et de la notion de réel/virtuel.

Dès lors, tenter une critique des Seigneurs de l’instrumentalité est à la fois une bénédiction et une malédiction. Bénédiction, car peu d’œuvres de cette envergure sont aujourd’hui tentées, et l’analyse d’un tel travail « historique » est exceptionnellement gratifiant. Malédiction, car les Seigneurs de l’instrumentalité, de par son statut d’œuvre culte pour toute un pan du lectorat de SF, échappe à toute critique et poursuit, quoi qu’on en pense, son bonhomme de chemin dans l’imaginaire.

Bénédiction, car la qualité strictement littéraire de l’ensemble est évidemment de haute tenue [un grand bravo aux traducteurs, et en particulier à Pierre Paul Durastanti qui s’est attelé au minutieux travail d’harmonisation], laissant loin derrière beaucoup d’auteurs, pourtant plus en phase avec leur temps, mais dont l’ambition n’est pas franchement d’ordre stylistique. Malédiction, car oui, avouons-le, les textes ont vieilli, proposant parfois une vision de l’humanité qui frise le ridicule, dans des contextes grotesques et risibles, à travers des dialogues simplistes et des personnages qui ne le sont pas moins. Bénédiction, car l’architecture même du cycle, composé suivant la règle de la petite touche, principe établi de la peinture chinoise [faut-il rappeler que SMITH parlait et écrivait le chinois ?], est une merveille de construction, de minutie et de malice. Malédiction, car les préoccupations d’un auteur de SF des années 40/50 n’ont plus grand-chose à voir avec celles du lectorat actuel.

Bref, si l’œuvre de Cordwainer Smith possède bien des aspects désuets, voire illisibles, la limiter au seul débat « j’aime/j’aime pas/c’est génial/c’est vieux et mort » n’a aucun intérêt. Si un seul mot devait qualifier l’ensemble du cycle, ce serait peut-être « singulier ». Une singularité dans la langue, toujours subtilement moqueuse et humoristique, dans les thèmes développés [la mainmise d’une sorte d’oligarchie sur l’humanité toute entière, avec tous les défauts corollaires qu’un tel système gentiment totalitaire implique inévitablement], mais aussi dans l’étude d’une diaspora humaine qui en perd son humanité, dans le traitement systématique de la télépathie [une lubie de l’époque, pleinement exprimée ici], sans même parler du fait que l’œuvre de Cordwainer Smith n’était pas, à l’origine, destinée à la publication. On comprend alors mieux la très grande liberté de ton de l’auteur, dont les préoccupations chrétiennes ne transparaissent que très peu, et qui a pu développer sa propre « histoire du futur » sans aucune contrainte.


Rassemblée en 4 tomes dans la présente édition, le cycle des Seigneurs de l’instrumentalité se compose de 27 nouvelles et d’un seul roman. Cette vision personnelle d’une « Histoire du futur » s’étale des années 50 à plus de 15 000 ans dans l’avenir, mais reste inachevée, la crise cardiaque emportant Smith [alors âgé d’à peine 53 ans] étant tout sauf prévisible.

De ces 15 000 ans d’histoire, on retient dans les grandes lignes l’évolution suivante : les nations terriennes se « civilisent » peu à peu, des conglomérats continentaux voient le jour, l’humanité mettant en place une sorte de gestion rationnelle des conflits, par le biais de règles très strictes interdisant purement et simplement la guerre et son cortège d’horreurs telle qu’on la connaît aujourd’hui. A l’instar du très particulier « Le faiseur d’Histoire » d’Alasdair GRAY, roman écossais situé dans un lointain futur dans lequel la guerre est conçue comme un match de rugby sanglant, les pays règlent leurs différents sous l’égide des conventions de Genève, avec territoire de guerre loué pour l’occasion et affrontement de dirigeables géants, pilotés à distance par des pilotes comparables à nos footballeurs actuels [« La guerre N°81-Q », repris dans sa forme originale dans le quatrième volume du cycle et dans sa forme améliorée au début du premier tome].

Mais les choses évoluent vite et ce genre de consensus n’est plus suivi, l’humanité n’échappant finalement pas au grand cataclysme nucléaire, si craint au début des années 50 [et après]. De ce chaos biologique et social ne subsiste plus qu’un seul état, la Chine, dont les chefs gouvernent tant bien que mal le reste de l’humanité [hommes, femmes, mais également sous-êtres, animaux modifiés pour ressembler aux humains, dotés de paroles et d’intelligence], par l’intermédiaire d’une drogue abrutissante. C’est alors qu’apparaissent les figures illustres des sœurs Vom Acht, dont le nom contracté en Vomact incarnera à jamais l’instrumentalité. Filles d’un savant du IIIème Reich, elles ont été envoyé en orbite avant la déroute de l’Allemagne nazie, pour y rester en animation suspendue de longs siècles.

Le retour accidentel de l’une d’entre elles entraîne la redécouverte du bon vieux principe humain de révolte, et, par là même, la chute de ce qui fut un jour la Chine [« Mark Elf » et « La reine de l’après midi »]. De cette révolution naît le principe de « L’instrumentalité du genre humain », sorte de caste ultra puissante tout occupée au bonheur de l’humanité. C’est aussi le début de l’exploration spatiale intra système solaire, avec la colonisation de Vénus par ce qui subsiste de la Chine [« Le jour de la pluie humaine »], puis au-delà, via des vaisseaux à voile photonique pilotés par la guilde des Sondeurs [Scanners, en anglais].

Mélange de machines et de chair, les sondeurs n’ont d’ailleurs quasiment plus rien d’humain, le voyage spatial provoquant une douleur qui oblige l’humanité à se renier elle-même pour s’étendre. De fait, les convois spatiaux se composent de sondeurs, chargés de l’acheminement de milliers de personnes, toutes dûment congelées pour supporter le voyage. Mais là encore, tout évolue et les découvertes d’un savant concernant l’Espace2 [résumable à une sorte d’hyperespace bien commode] rendent enfin possible les trajets supraluminiques [« Les sondeurs vivent en vain » et « La dame aux étoiles », magnifiques textes qui valent le détour à eux-seuls].

C’est le début d’une nouvelle ère pour l’humanité, désormais disséminée dans toute la galaxie, mais « transportable » par l’intermédiaire de vaisseaux « planoformes », nefs spatiales faisant appel à la technologie aussi bien qu’à la télépathie. Les pilotes sont ironiquement appelées les « braves-capitaines », mais des problèmes subsistent, le voyage spatial n’étant décidément pas de tout repos [« Pensez bleu, comptez deux », « Le colonel revient du grand néant » et « Le cerveau brûlé »].

On sent bien que Cordwainer Smith s’autorise plus de choses et se libère des quelques chaînes qui l’entravaient encore. « Le jeu du rat et du dragon », par exemple, est un texte exemplaire qui explique la nature exacte des aides pilotes chargés de la sécurité des navires qui évoluent dans l’Espace2 : quelques monstres spatiaux télépathes se repaissant allègrement des vaisseaux, les Hommes mettent au point un système mental de mise en commun psychique... Avec des chats, seules bestioles suffisamment rapides et malines pour contrecarrer efficacement les attaques. De véritables histoire d’amour se nouent alors entre humains et chats...

Peu à peu, l’Humanité s’installe dans un bonheur confortable, grâce à une durée de vie d’environ 400 ans, procurée par l’absorption de Stroon, cette drogue précieuse produite par les moutons mutants [et géants] norstraliens, la planète qui donne son nom au seul roman du cyle [« Norstralie »]. La diaspora humaine devient rapidement ingérable, et l’ensemble de l’œuvre prend un tour inattendu avec le développement progressif du thème des sous-êtres, sorte de lumpenproletariat [dont le statut s’approche de celui des robots] dénués des plus élémentaires des droits.

Le sacrifice christique de la fille chien D’Jeanne marque le début d’une lente évolution du statut des sous-êtres, dont on suivra personnages et aventures dans de nombreuses nouvelles [« La dame défunte de la ville des gueux », « Sous la vieille terre », « Le bateau ivre », « La ballade de C’Mell » et aussi dans le roman « Norstralie », clé de voûte du thème]. C’est aussi la mise en évidence de l’une des nombreuses failles du principe de l’instrumentalité, organisme en principe dédié au bien-être humain, mais totalitaire dans son application. Une mise en évidence d’autant plus douloureuse que la perfection atteinte n’a plus rien d’humain, d’où une nécessaire remise en cause fondamentale, par le biais de « La redécouverte de l’homme ». Progressivement, les hasards de l’existence sont réinstaurés, tout comme les noms et autres menus détails [comme la maladie et la mort accidentelle] qui font que l’Humanité est ce qu’elle est [« Boulevard Alpha Ralpha », notamment].

Le cycle des "Seigneurs de l’instrumentalité" évolue ensuite vers une amélioration des droits des sous-êtres, mais on ignore si SMITH désirait pousser ce thème jusqu’à son dénouement logique, l’égalité avec les Hommes. En parallèle, Smith développe des thèmes qui restent inachevés, comme les Daimoni, sorte de post-humains dont on perd toute trace, ou encore les dérives fascistes internes, rapidement mise au pas par l’Instrumentalité [« La planète Shayol »].

Au final, la contemplation de l’œuvre laisse assez pantois. Le lecteur est frappé par la cohérence des textes, le ton poétique, le traitement quasi surréaliste du voyage spatial, des sous-êtres ou de la télépathie, sans même parler de la très délirante imagination de Smith [« La planète Shayol », avec ses prisonniers pourvus de nombreux membres surnuméraires servant de banques d’organes est un exemple à la fois hilarant et inquiétant]. Certains textes sont véritablement obscurs, désuets, voire franchement ennuyeux, mais le voyage vaut la peine, ne serait-ce que pour le rôle fondateur qu’a eu l’œuvre, sans oublier la mine d’influences que l’on décèle dans la science-fiction « d’après ».


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On l’a dit, Les seigneurs de l’instrumentalité forment une œuvre singulière, unique en son genre, dont la lecture est recommandée, bien que délicate, mais dont la présence dans une bibliothèque de SF est nécessaire. Un texte à [re]découvrir, en oubliant nos craintes d’adultes, avec un regard de gamin émerveillé. Un texte essentiel pour toute la SF, ce qui ne veut pas forcément dire génial où agréable à lire.

« Essentiel : Relatif à la nature intime d’une chose. Très important. Capital ». Petit Larousse 1996.