Publié le 21/10/2008

Le Cycle des Xeelees, T.1 - Gravitéde Stephen Baxter

[Raft, 1991]

ED. LE BELIAL, SEPT. 2008

Par Arrakhan

Bien que les années deux-mille voient les traductions françaises suivre et rattraper plus ou moins bien les parutions de Stephen Baxter, il reste encore pas mal de trésors de ce très estimé auteur à exhumer. Dont celui-ci, peut-être celui que les fans attendaient le plus : le cycle des Xeelees, la première série de Baxter, ouverte par rien moins que son tout premier roman : Raft [radeau], en français Gravité le bien nommé.

Et il aura donc fallu pas moins de dix-sept ans pour que ce volume soit enfin disponible, traduit, chez nous. On ne l’espérait plus que furtivement, dans d’intimes rêves secrets inavoués... et soudain le Bélial l’a annoncé ! Y croyant à peine, on a commencé à trépigner d’impatience en bavant, tandis que les derniers mois nous paraissaient plus longs que toutes les années précédentes. Mais nous voilà finalement récompensés pour notre patience : il est là, dans nos mains, tout beau, alléchant, prometteur... Une dernière révérence à l’éditeur qui a rendu cela possible avant de plonger, inéluctablement attiré vers le fond du puits de gravité...


Rees est un jeune mineur dans un bien étrange environnement. Pour ce qu’il en connaît, il s’agit d’une nébuleuse dont l’air témoigne d’une pression et d’un taux d’oxygène permettant à l’être humain d’y évoluer sans scaphandre et d’y respirer librement. Les conditions gravitationnelles y semblent très différentes de celles qui nous sont familières : Rees est un habitant de la Ceinture, aggloméra d’habitations en orbite rapide autour d’une étoile éteinte d’une centaine de mètres de diamètre seulement... On en extrait le fer sous une gravité impensable de cinq g [cinq fois l’attraction terrestre, vous y pèseriez cinq fois votre poids actuel], et les mineurs doivent y travailler en fauteuil roulant, assistés par des machines.

Et Rees, qui n’a jamais connu que cette vie harassante et n’a guère reçu d’autre éducation, s’interroge : le ciel de la nébuleuse n’était-il pas moins rouge il y a quelques temps ? Et d’ailleurs, des anciens ne racontent-ils pas qu’il était bleu, avant ? Comment s’est constituée la Ceinture ? Et surtout, qu’y a-t-il au-delà, qu’est-ce que ce fameux "Radeau" avec lequel on échange fer contre denrées ? Comment et depuis combien de temps l’Homme, qui ne semble pas être fait pour ces conditions de vie, est-il arrivé ici ?
Il y a aussi ces légendes floues, évoquant un étrange peuple, les Osseux, mais aussi des "baleines", des "vaisseau"...
Et ces machines utilisées dans la mine, les Taupes, capables de répondre aux questions correctement posées, pourquoi répondent-elles par un message d’erreur lorsqu’on énonce le mot "statut" ?

C’est quand il recevra d’une de ces Taupes une réponse confirmant ses craintes et attisant un peu plus encore sa soif de connaissance qu’il prendra la décision de quitter la Ceinture à la première occasion, pour aller chercher les réponses ailleurs.

Roman initiatique. Rees, parti de rien, parti du fond, ira loin, très loin, dans tous les sens du terme, aussi loin qu’on sait Stephen Baxter capable de nous mener. On découvrira en même temps que lui où et comment vit le reste de la population humaine, ce qu’elle fait là, quel est cet endroit. L’auteur nous fait toujours languir juste assez longtemps pour que les réponses tombent comme d’excellentes surprises élevant chaque fois l’intérêt un cran plus haut.

"Loin dans tous les sens du terme" : roman d’aventure, d’un côté ; aventures fabuleuses et épiques comme les aime l’auteur. Et bien sûr, d’un autre côté, sans quoi Baxter ne serait plus Baxter, roman d’extrapolation scientifique ! Une nébuleuse à l’air respirable et une constante gravitationnelle plus élevée entrainent en effet une foule de conséquences promptes à faire bouillonner les esprits scientifiques et/ou rêveurs : des étoiles et des orbites beaucoup plus petites, des champs gravitationnels plus chaotique à notre échelle car variant beaucoup plus vite sur des distances plus courtes, des échelles de temps revues à la baisse, des organismes adaptés à cet environnement -arbres, "loups", "baleines"... humains !... et plus encore...

L’organisation de l’Homme dans la nébuleuse est clairement un miroir de notre propre société ; les exploités et les exploiteurs [sans doute un premier clin d’œil à son mentor spirituel, H.G.Wells, avant le grand hommage, Les Vaisseaux du temps...], les situations de détresse, la révolte qui gronde et ce qu’elle pouvait comporter de juste qui semble s’envoler lorsqu’éclate la violence... Encore une autre facette de ce livre qui pose ainsi quelques questions délicates sur les classes et leurs luttes...

Tout ça en trois cent pages. Les événements s’enchainent, pas le temps de s’ennuyer... avant de se rappeler qu’un an d’attente sera probablement nécessaire avant la suite, Timelike Infinity [titre en v.o. encore non traduit, mais déjà tout un programme !].
D’aucun pourraient trouver quelques personnages un peu stéréotypés ou d’autres pas assez brossés. Mais Baxter s’en tire très bien en parfois quelques phrases, et cela suffit.

Ajoutons pour finir que le talent narratif indéniable de Stephen Baxter, allié aux visions de la riche nébuleuse, nous offre des tableaux magnifiques, des images rémanentes grandioses et poignantes... Et nous avons la totale.

Pour un premier roman, le recalé de Mir a frappé fort et les fans ne seront pas déçus : on retrouve ici nombre des qualités qu’il développera par la suite et donc des plaisirs qui composeront ses écrits suivants, sans jamais avoir affaire à du sous-Baxter [en regard de ce que l’on connaît de lui en francophonie]. Eh oui, certains semblent nés avec le talent.

Mais cet ouvrage ne s’adresse certainement pas uniquement aux seuls fans du bon Stephen, que du contraire ! Il pourrait bien constituer une excellente porte d’entrée à la bibliographie de l’auteur, et également un très bon point de départ pour les lecteurs que d’habitude les mots "hard" et "science" ou encore "space-opera" repoussent instantanément : son épaisseur raisonnable joue pour lui, et si les concepts scientifiques sont bien le fond de l’histoire, ils sont assez bien vulgarisés et intégrés dans le récit pour ne pas rebuter et être digérés sans peine.


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Découvertes, redécouvertes, illusions, désillusions [dans l’ordre et dans le désordre], science, aventure, action nerveuse, poigne, tripes, visions cosmiques... Ce bouquin vous attrape et ne vous lâche plus. On en a largement pour sont argent et pourtant, tremblant, déjà en manque, on voudrait que ça continue...

Et le lecteur avide, émerveillé, rassasié mais aussitôt relancé et de nouveau impatient, de se remettre à tourner comme une bête en cage en attendant le deuxième volume... [en bavant...]