Publié le 01/06/2009

Le Diapason des mots et des misères de Jérôme Noirez

ED. GRIFFE D’ENCRE, MAI 2009

Par tuC

Douze nouvelles et trois contes pour enfants morts nés qui font quinze : Le Diapason des mots et des misères.
15 tours de piste au cirque du burlesque et des ombres.
15 bluettes tritoniennes, Diabolus in Musica de la première à la dernière note.
15 prises de vue en super 8, où les petits enfants tristes finissent par grandir et errer sur les ondes psychotropiques de la kétamine. Avec des fois un gentil flamant rose ou bien un ourson mort pour leur tenir compagnie.
La chance !...


On le savait déjà plus où moins ; il nous l’avait dit [1] ; il l’avait même écrit : le pays des merveilles ne peut être qu’un lieu abominable. Mais voilà qu’il nous en apporte un témoignage précis, redoutable.

Avec Le Diapason des mots et des misères, Jérôme Noirez échafaude une dialectique inquiétante de l’enfance et de l’âge adulte, un pugilat poétique et féroce au pays (abominable) des merveilles. Pour livrer au final ce recueil de 15 nouvelles, comme une transcription de la petite musique dissonante qui nous poursuit depuis la naissance...

« Malheureux celui auxquels les souvenirs d’enfance n’apportent que crainte et tristesse. »

H. P. Lovecraft

On se souvient des tribulations de Grenotte et Gourgou dans une féerie vérolée par le réel [2]. De l’errance souterraine de l’Alice-Kematia en Novascholastica [3].

Avec Le Diapason, Jérôme Noirez fait une nouvelle fois la part belle aux univers de l’enfance, qu’il met en scène à travers 8 de ses nouvelles. 8 fantaisies Jérôme-noireziennes qui étouffent et qui glacent, qui hurlent et qui mordent, et qui rôdent la nuit dans les sanatoriums.
Où l’on rencontre Myriam, Ninon, Mathieu, Dolorès, Gaspard, Shirley et d’autres encore, dont on ne saura pas le nom. Chacun aux prises avec les machinations cauchemardesque orchestrées par les parents, les poupées, les vieux, les ancêtres, bref ; les fantômes d’un passé trouble.
Citons à titre d’illustration Nos aïeuls et L’Enfer des enfants pas sages. Deux nouvelles qui nous rappellent à nos peurs les plus primales et illustrent parfaitement, pour reprendre les termes de Catherine Dufour dans sa postface, « La détresse enfantine prise au piège de la méchanceté ». Berceuses cruelles et discordantes qui nous font comme un noeud au fond de la gorge : voilà maintenant que nous joignons nos voix au chœur infernal du diapason...
Mais resquillons et ne nous laissons pas prendre ! Gaspard et Dolorès, héros des Contes pour enfants morts nés l’ont bien compris : c’est pas si grave que ça d’avoir perdu ses doigts ! C’est pas si terrible d’être en enfer ! Et qui sait : peut-être qu’un jour, à force de patience, ils recevront eux aussi le droit de grandir pour vivre plein d’aventures extraordinaires !

Les voyages forment la jeunesse

Sur cette note faussement optimiste, en route pour l’Italie, Prague ou les Etats-Unis. A bord du trans-bayou d’abord, pour rafler le gros lot de la loterie nationale au nez du lémurien en gabardine. (Feverish train) Puis direction l’autoroute 466 pour profiter des bienfaits de l’acide sur fond de road movie psychédélique. (L’Apocalypse selon Huxley) Avec des tas de filles pour l’ambiance et des nazis psychiques pour l’intrigue. La classe ! Bien sûr, il y aura aussi des histoires d’amour infiniment tristes (La Ville somnambule) et des débats politiques corrosifs (Stati d’animo), comme partout, et dans l’ensemble, l’on ne saura plus trop bien si l’on est vraiment vivant ou trépassé depuis longtemps... Mais bon, les paysages seront splendides, c’est certain, et nous ferons un très, très beau voyage...

Le monde sous la plume hallucinée et hallucinante d’un malin poète

Un ouvrage noir, très noir, donc, avec ici et là des pages plus colorées, mais qui se comptent sur les doigts restants de la main. Mention spéciale pour Feverish Train et son univers déjanté à la William Burroughs. Mention aussi pour Maison-Monstre, étrange et singulier duel opposant le petit chaperon rouge au Grand Veneur. D’autres récits intriguent, plus opaques, à l’image de Kesu ou du Diapason des mots et des misères. Imprégnant insidieusement le lecteur de leur étrangeté, ils appellent à différentes lectures, sans jamais s’arrêter à une seule.
Au final, la seule réserve de l’ouvrage va à La Grande Nécrose ; une décevante histoire de zombies sur fond de comédie policière qui contraste quelque peu avec la facture d’ensemble du recueil.

Malgré ce point d’achoppement somme toute mineur, la composition se tient et déploie toute la puissance d’évocation du synesthésique Noirez. Les phrases éveillent des images, les couleurs fusionnent avec les sons, les odeurs, les mouvements, mais aussi avec les sentiments, les souvenirs, les « souvenances ».

Certains tableaux contraires s’impriment fortement dans la mémoire : ainsi la lumineuse Zalzalah qui ouvre le recueil (7, Impasse des Mirages) se heurte-t-elle à l’enfer Jérôme-boschien des enfants pas sages. De la même manière le violon doux et plaintif des rues de Malà Stranà (La Ville somnambule) tranche-t-il avec la cacophonique Leçon de piano, pourtant toute aussi barbare.


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Il y a quelque 150 ans, Arthur Rimbaud écrivait dans La lettre du voyant que "Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens", en faisant "l’âme monstrueuse : à l’instar des comprachicos"

Et magiquement, cette assertion prend toute sa dimension à la lecture du Diapason des mots et des misères.



NOTES

[1] A propose de Jérôme Noirez, voir notre interview

[2] Féerie pour les ténèbres, 2004, Nestiveqnen. Voir la chronique sur le site du Cafard Cosmique

[3] Leçons du monde fluctuant, 2007, Denoël. Voir la chronique sur le site du Cafard Cosmique