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Publié le 05/06/2010

Le Don de Patrick O’Leary

[The Gift, 1997]

ÉD. MNEMOS / DÉDALES, AVR. 2010

Par Arkady Knight

« Tout don a forcément un coût. Nous, les sorciers, nous étions autrefois purs esprits. Mais nous nous languissions. Nous voulions devenir humains. Quel fut le prix à payer ?
– La mort, répondit le Peuple de l’Eau.
– Et le don que nous vous fîmes ?
– La magie. »


Hanté par la mort en couches de sa mère et le suicide de son père, accablé d’une surdité soudaine, le jeune roi Simon est miraculeusement guéri par un étrange apprenti sorcier : l’Huissier de la Nuit. Ce dernier, mal intentionné et peu adroit, le dote en prime de la capacité d’entendre toutes les pensées à des kilomètres à la ronde. Rendu fou par la prolifération et la stupidité des pensées de ses sujets, Simon choisit la voie de l’exil, s’initiant aux arcanes de la magie, animé par l’aveugle espoir de briser sa malédiction et de se venger du fieffé charlatan.
En parallèle, Tim, un orphelin là encore, un garçonnet dont les parents périssent lors d’un incendie déclenché orgueilleusement par l’Huissier de la Nuit. Chaperonné par une mystérieuse grenouille détentrice de secrets sur l’origine du monde, et bien décidé lui aussi à se venger, Tim apprend à maîtriser la plus forte des magies, celle du vent. Il devient alors celui que les légendes annonçaient sous le nom du Dompte-Vent.
Comme les deux frères de L’Oiseau impossible, Simon et Tim finissent par se rencontrer et de la conjugaison de leur malédiction jaillit le remède aux troubles qui sévissent dans la contrée.

En transposant les préoccupations existentielles de L’Oiseau impossible dans l’imagerie du conte, Patrick O’Leary opère une jointure intéressante entre la fantasy adolescente d’Ursula Le Guin et la « science-fantasy » ambiguë et adulte de Gene Wolfe. Terremer est ouvertement l’influence principale du roman. On retrouve une progression initiatique de jeunes héros traitée avec intelligence, et une perspective intimiste tout au long de leurs mésaventures. Cependant, dans le livre de O’Leary, les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être. Tim et Simon découvrent la richesse inattendue de leur monde ; ils parviennent à décrypter, apprivoiser ses éléments et à remonter aux origines « extra-terrestres » de sa création.
Patrick O’Leary ne cache pas que l’auteur de L’Ombre du bourreau est son écrivain préféré ; il lui rend ainsi hommage dans Le Don. Tout en soignant un style empreint d’une certaine poésie (mais manquant par endroits de fluidité), le romancier se fait avare en explications et en descriptions – propriété notable dans un genre littéraire tirant souvent à la ligne. Ici, chaque phrase semble importante et revêtir un double sens. Plus les pièces de ce roman puzzle s’emboîtent, plus les détails, les métaphores, les non-dits, les petites histoires parsemant Le Don prennent de l’ampleur et un sens véritable. Comme pour L’Oiseau impossible et les œuvres de Gene Wolfe, une relecture du Don s’impose pour en apprécier toute la richesse.
Au travers de ce mélange entre la candeur touchante d’un Le Guin et la subtilité presque perverse d’un Wolfe, l’univers du Don, pourtant archétypal, simpliste et confiné, se révèle attachant, totalement inédit et surtout sensé.

Au-delà du plaisir de lecture, Le Don vaut aussi par sa mise en perspective de l’art du conte – sa longue conclusion explicative est limpide quant aux intentions de l’auteur.
Par un processus d’enchâssement qui, on se rassure, déroutera uniquement le lectorat de Terry Brooks, les récits de Simon et de Tim sont relatés par les lèvres d’un conteur auprès d’un équipage de marins – un narrateur et une assemblée eux aussi porteurs de secrets dignes d’un conte. Ce conteur n’hésite pas à faire des pauses pour émettre des commentaires ou narrer d’autres récits en guise d’interludes. Dans le même ordre d’idées, les contes de Simon et de Tim contiennent eux-mêmes des contes exposés par différents personnages.

Ce paratexte et cet effet de « conte dans le conte » permettent à Patrick O’Leary de mener une réflexion sur l’art et la nécessité du conte. O’Leary souligne d’abord le caractère trompeur de tout conte (la non véracité des faits rapportés, leur aspect légendaire, prophétique ou métaphorique, la part du conteur qui en rajoute nécessairement) ; puis, il enchaîne sur la parenté originelle des histoires avec la réalité. Pour l’auteur, le conte a pour fonction de raconter, décrypter, chanter la vie et pour objectif d’en atténuer les souffrances inhérentes. De cette étrange alchimie faisant de la vie de chaque homme un conte, O’Leary déduit une réciprocité naturelle entre la réalité et les contes, comme si nos existences ne composaient en fin de compte qu’un énorme conte tentaculaire.


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Œuvre transfictionnelle par excellence, récit douloureux mais joyeux, Le Don complète la réflexion poétique et sensible de Patrick O’Leary sur le besoin de raconter des histoires et sur la nécessité de cet acte dans l’appréhension du quotidien. Même s’il devrait toucher en priorité un jeune public de par son caractère initiatique, un lectorat plus habitué aux rouages de la fantasy appréciera son originalité, la finesse de sa narration et le détournement de genre pratiqué par O’Leary.
Seul constat amer en fin de la lecture : Patrick O’Leary est peu prolifique et, hormis des textes courts, n’a publié aucun roman depuis L’Oiseau impossible en 2002.