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Publié le 03/09/2010

Le Fleuve des dieux de Ian McDonald

(River of Gods, 2004)

ÉD. DENOËL / LUNES D’ENCRE, AOÛT 2010

Par Ubik

2047. Année périlleuse pour un sous-continent indien désormais balkanisé. Tiraillé par les ancestrales tensions sociales, ethniques et religieuses, en proie à la rapacité politique et économique, la terre de Gandhi est au bord de l’implosion. Les dieux eux-mêmes ont déserté les rives d’un Gange dont les eaux déclinent depuis trois années, asséchés par l’absence de mousson et l’incurie des hommes.


Né du démantèlement de l’Union indienne, le Bhârat et sa capitale Vârânasî concentrent tous les maux : un parti fondamentaliste d’obédience hindou xénophobe et technophobe, une conception personnelle et familiale de la démocratie, un nationalisme ne demandant qu’à s’enflammer, une misère aggravée par la sécheresse et un antagonisme larvé entre communautés. De quoi sérieusement mettre à mal le fragile équilibre de la région.

Très convaincant lorsqu’il s’agit de mettre en place le contexte, Ian McDonald nous convie sans préambule à une immersion totale – son, odeur, image – au cœur d’une Inde futuriste vraiment crédible. Un pays où les pratiques traditionnelles, le poids du temps long de l’Histoire dira-t-on, une vision du monde et de la durée historique radicalement autre, côtoient avec plus ou moins de bonheur la modernité, l’accélération impulsée par les technosciences, la révolution de l’information et la mondialisation.
Pour tout dire, cette vue transversale du futur de l’Inde, mais également du monde, rappelle le meilleur de l’anticipation prospective de John Brunner. Avec comme cerise sur le gâteau, l’avenir d’une civilisation non occidentale, même si la plupart des personnages principaux sont des Occidentaux ou des Asiatiques occidentalisés.
On pourrait disserter longuement sur le foisonnement, pour ne pas dire le grouillement humain et culturel d’un roman a même de réveiller une multitude de réminiscences auprès du routard accoutumé aux villes indiennes. On pourrait signaler la difficulté pour comprendre l’avalanche de termes indiens chez toute personne étrangère au sous-continent, un glossaire en fin de roman en témoignant. Toutefois, rien d’insurmontable, bien au contraire, cet ingrédient descriptif renforçant l’authenticité du cadre.

Neuf personnages servent de fil directeur à l’histoire. M. Nanda, flic Krishna chargé d’excommunier (comprendre éliminer) les intelligences artificielles non autorisées. Pâvarti son épouse, partagée entre le respect des conventions sociales et ses désirs. Lisa Durnau, jeune post-doc spécialisée en biologie évolutionnaire. Thomas Lull son ancien amant, une sommité dans le domaine de de la vie-A des I.A., disparu depuis quelques années sans donner aucune explication. Vishram, fils cadet et gâté d’une famille d’entrepreneurs indiens ayant fait fortune dans l’énergie durable. Shiv, petite frappe ultra-violente issue des slums. Tal, info-décorateur dans le soap vedette Town and Country de la télé bhârati, mais surtout neutre, c’est-à-dire créature asexuée conçue par ingénierie génétique. Nadja, jeune journaliste suédoise arriviste au passé afghan inavouable. Shahîn Badûr Khan, conseiller particulier de la Première Ministre du Bhârat et dernier rejeton d’une illustre lignée de fidèles serviteurs de l’État.
Via les points de vue, les itinéraires personnels de ces neuf individus, Ian McDonald tisse peu à peu son intrigue. L’intime se mélange à la géopolitique, l’humain se frotte à des thématiques axées sur les technosciences sans que l’un n’amoindrisse l’autre.
Sur ce point, McDonald réussit bien mieux la greffe que Robert Charles Wilson, auteur pour qui l’argument science-fictif, certes vertigineux, n’est trop souvent qu’un biais. Ici, le sense of wonder est pleinement intégré à l’intrigue. Il enrichit même celle-ci d’une dimension supplémentaire illustrant parfaitement la formule de Norman Spinrad pour qui la science-fiction créé un effet esthétique et littéraire ouvrant les perspectives sur les infinies possibilités générées par l’esprit humain.
Enfin l’auteur ne craint pas de traiter ce qui est devenu un poncif de la science-fiction : le concept de la singularité. De crainte de déflorer l’intrigue, on se contentera de dire qu’il le déjoue, avec le concours de la cosmogonie indienne et de la physique quantique.


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Bien que pesant près de six cents pages, Le Fleuve des dieux se dévore d’une traite. L’effort tout à fait relatif pour se familiariser avec le contexte non occidental et les neuf personnages, n’est que peu de chose face à l’ampleur et à la cohérence de l’anticipation imaginée par Ian McDonald.
Littérature d’idées et d’images, la science-fiction se doit d’ouvrir les possibles sans pour autant négliger l’élément humain. Ian McDonald répond avec élégance et panache à ces deux exigences.
En ce Kali Yuga, plus que jamais le futur ne doit pas être un objet de crainte. Pas de dieux ni de démons ou de singularité présidant à notre destin. L’avenir est juste ce que l’on souhaite en faire. Un fait qui rassure ou pas.

Avec Le Fleuve des dieux, un nouveau cycle pour Ian McDonald en France. Espérons qu’il augurera d’une véritable renaissance par chez nous, d’autant plus que Cyberabad Days, Chaga Saga, The Dervish House ou encore Sacrifice of Fools paraissent dignes d’attention.