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Publié le 01/03/2009

Le Fond des forêts de David Mitchell

[Black Swan Green, 2006]

ED. DE L’OLIVIER, JANV. 2009

Par Shinjiku

De David Mitchell, on a trop peu parlé en ces lignes, et c’est un tort. Soyons faibles et cédons même à un peu (beaucoup) d’emphase : le XXème siècle est encadré par trois grands recueils de nouvelles : Dubliners de James Joyce [1914] au début, Fictions de Jorge Luis Borges [1944] au milieu et les Écrits fantômes de David Mitchell [1999, Points Seuil] à la fin. C’est que l’écrivain grand breton est probablement une des plus belles plumes anglophones du moment, et ce n’est sans doute pas pour rien qu’il a été cité par le Time Magazine parmi les 100 personnalités les plus influentes au monde !
Cartographie des nuages [2004], son autre texte traduit en France chez L’Olivier, était également brillant, quoi qu’un peu pénible par moment et peut-être trop conceptuel. Retour aux affaires avec Black Swan Green, toujours chez L’Olivier [vous ai-je dit qu’il s’agit d’un des meilleurs éditeurs français de littérature ? C’est fait].


La malédiction des titres-mal-traduits a encore frappé, et ce n’est pas la première fois dans le groupe de La Martinière, plus particulièrement pour les très grands auteurs. Les éditions du Seuil avaient osé titrer le chef d’œuvre de Cormac McCarthy, No Country for old men, par le non-vous-ne-rêvez-pas sobriquet de Non ce pays n’est pas pour le vieil homme [!]. Cette fois-ci, le soyeux Black Swan Green est devenu en français un étrange Fond des forêts, qui en plus d’être laid n’a rien à voir avec la choucroute.

Jason Taylor (dit Jace, ou encore "Le Minable" ou "Le Bègue"), né en janvier 1969 (comme David Mitchell) vit à Black Swan Green, localité du Worcestershire perdue au milieu des collines de Malvern dans le West Midlands. Collines qui, il faut le préciser, inspirèrent à un certain J.R.R. Tolkien et son pote C.S. Lewis les décors de leurs univers fantasystes. Black Swan Green peut-elle n’être qu’un lieu imaginaire ? Probablement (en tous cas, elle demeure introuvable sur une carte après des heures passées à ausculter la région sur mappy.fr) ; les noms des communes alentours, par contre, sont authentiques, et ce probable décalage entre réalité et fiction ne surprendra personne puisque Jason Taylor, lui non plus, n’existe pas, pas plus qu’il n’y a de cygne vert ou noir à Black Swan Green. Peut-être un blanc ?

Jason Taylor a 13 ans en ce mois de janvier 1982. La Dame de fer de Downing Street est au pouvoir depuis trois ans, dans quelques mois la guerre des Malouines fera rage pour la possession de quelques cailloux dans l’Atlantique. Intelligent et affûté, mais introverti et, frappé en situation de stress d’un bégaiement handicapant, Jason lutte pour se faire une place dans la jungle de son collège, entre les petits caïds et les ringards mis au rebut. Coincé avec ses angoisses dans une famille de petit bourgeois moyen, il trouve refuge dans la poésie, qu’il écrit et publie dans la gazette du village (sous pseudonyme, sinon c’est trop la honte, parce que pour ses copains, « la poésie c’est pour les gonzesses ».)

« Je sentais que j’avais épuisé les possibilités d’un certain type de roman polyphonique. C’était le moment de revenir à un roman plus simple. »

(David Mitchell, in Le Monde)

Est-il seulement besoin de préciser que Mitchell a également vécu à Malvern, précisément à l’âge où Jason Taylor lui-même y passe son adolescence ? Le récit est évidemment autobiographique, sans que l’on sache jusqu’à quel point il a été romancé. Composé de 14 chapitres, qui sont autant de nouvelles auto suffisantes, il présente des similitudes frappantes avec les précédentes fictions de son auteur. Les textes étaient reliés dans l’espace dans Ecrits fantômes (selon une narration polyphonique dont chaque histoire venait culbuter, parfois de façon imperceptible, l’une des suivantes ou des précédentes), reliés dans le temps dans Cartographie des nuages, et ici c’est l’expérience personnelle d’un seul individu qui sert de fil rouge à toute l’intrigue de ce pas-tout-à-fait roman ni tout-à-fait-recueil.
L’intertextualité reste l’idée directrice, la marotte définitive de David Mitchell. A l’intérieur, mais aussi entre ses textes : la tâche de naissance en forme de comète qui n’était qu’un motif de Ghost written devient essentielle dans Cloud Atlas, et de même dans ce dernier un certain compositeur nommé Frobisher reviendra faire un petit tour dans Black Swan Green. Une multitude de petites choses aux conséquences inter connectées, façon théorie du Chaos, est transcendée par la prise de décision, la volonté brutale et inextinguible d’en découdre, d’agir, à la manière d’un glissement de temps et d’espace. "Petites cause, grands effets", pourrait-on résumer en simplifiant.

« Mes Weetabix avaient un goût de balsa. »


Plus que jamais chez Mitchell, les personnages sont définis par leurs références culturelles. Elles abondent, fleurissent de page en page, sur tous registres et tous supports. Les personnages sont ancrés dans leur époque, tels des œuvres de l’esprit. Et les références de Jason étalent en filigrane celles du David Mitchell de l’époque, celui qui allait devenir auteur : des livres [Tolkien, Asimov, Stephen King, comme ça c’est clair...] de la musique [du jazz aux Sex Pistols], des films, des jeux (Space Invaders ou Asteroids sur borne d’arcade, Destins ou Docteur Maboul (si, si, vous connaissez) en jeux de plateau), des marques innombrables...
En plus de proposer un contexte, un univers référentiel, Mitchell affirme surtout par ce biais les origines de son œuvre littéraire, et c’est ce qui nous intéressera plus particulièrement par rapport à l’imaginaire. Les sources revendiquées proviennent d’une culture protéiforme, empruntant aussi bien à la contre-culture qu’à la culture de masse ou la culture classique. C’est peut-être ce témoignage-là qui a le plus à nous enseigner au sujet de l’évolution de notre genre chéri, et de la littérature en général.

Au début, le ton surprend : jusqu’à présent Mitchell n’avait incarné, avec sa grande qualité d’introspection, que des personnages d’âge mûr. Se glisser dans la peau d’un adolescent, naïf et en pleine formation, est un exercice aussi inspirant que difficile, sans doute aussi vieux que l’école moderne [citons par exemple L’Enfant et Le Bachelier de Jules Vallès].
L’auteur n’évite pas quelques écueils de ce genre de quête initiatique de l’adulte en devenir : le ton parfois un peu sentencieux, les grandes phrases galvaudées sur la vie et la mort. Cela reste, heureusement, joliment formulé et clairsemé, et on s’habitue à cette nouvelle voix, d’autant que la plume splendide, le sens de la narration, l’humour omniprésent, à la fois fin et très "ado", sont un pur régal à la lecture. Les registres varient avec bonheur, du bucolique à l’angoisse, de l’intime à la chronique de guerre.


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Vous qui vénérez David Mitchell depuis ses premières traductions, attendez-vous à ce que les bulles dans votre cerveau fassent des "blops" et des "bouips" de plaisir à chaque ligne savourée.
Quant aux autres, peut-être devriez-vous découvrir d’autres textes de ce très grand auteur pour vraiment apprécier celui-ci. Dans tous les cas, ménagez-vous du temps de cerveau disponible : un nouveau roman nommé Nagasaki est à venir, et les éditions de L’Olivier, qui se doivent de compléter leur excellent boulot, n’ont pas encore traduit number9dream paru en Angleterre en 2001. Au travail, messieurs !

PS : non, vous ne rêvez pas, il n’y a pas la moindre once de poil de cul de SF dans Black Swan Green.