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Publié le 02/11/2008

« Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables » de Serge LEHMAN

ED. DENOËL / LUNES D’ENCRE, OCT. 2008

Par Nébal

Auteur prolifique, loué et primé dans les années 1990, Serge LEHMAN a par la suite connu un assez long passage à vide, et bon nombre de ses œuvres, le temps passant, devinrent quasi introuvables. Il fallut en gros attendre Le Livre des ombres, en 2005, pour que l’auteur refasse surface, revisitant à l’occasion de ce volumineux recueil une bonne part de sa production science-fictive, dessinant une vaste et complexe « histoire du futur ». Depuis, l’auteur s’est à nouveau fait relativement discret [à la différence, sans doute, de l’anthologiste, du théoricien et du scénariste... bon, d’accord...]. Mais il nous revient aujourd’hui avec Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables, un nouveau recueil qui, s’il ne comprend qu’un seul inédit déjà ancien, nous offre néanmoins six textes remarquables, parfois largement retouchés pour l’occasion.


Le recueil, à première vue, a quelque chose de disparate, Serge LEHMAN ne se montrant pas toujours là où on l’attendait. Les différents récits composant ce recueil [sans véritable lien avec l’univers du Livre des ombres, en dépit d’une allusion ici ou là], du [très] court roman Le Haut-Lieu, initialement publié au Fleuve Noir dans la collection « Frayeur », mais présenté ici dans une version revue et corrigée, à l’inédit « La Régulation de Richard Mars », oscillent sans cesse entre fantastique et science-fiction, malmenant régulièrement définitions et préjugés dans un flou déstabilisant mais ô combien séduisant. Aux références science-fictives classiques s’en ajoutent d’autres, plus inattendues : ici, KAFKA et BORGES, notamment, ont régulièrement leur mot à dire. Le premier est nommément évoqué dans la superbe novella « Superscience », saturée de germanité, et la courte nouvelle qu’est « La Chasse aux ombres molles » fait nécessairement penser à l’auteur du Château. Quant à BORGES, comment ne pas penser à lui dans « Le Gouffre des chimères », dont les étagères débordent de livres qui n’ont jamais été écrits ?

C’est qu’il y a au-delà un projet d’ensemble qui fait l’unité et l’étrange cohérence de ce recueil revenant sur le passé, projet qui ne manque pas de rappeler les considérations théoriques de l’auteur, et, pour ainsi dire, de leur donner chair. Dans sa proposition d’une « définition auto-théorique de la science-fiction », Serge LEHMAN se fondait essentiellement sur l’idée de « réification de la métaphore ». Le terme-même est employé dans « Le Gouffre des chimères », où l’étrange phénomène de la « réification » préoccupe une intrigante petite troupe française de Men in black ; mais l’homme-livre de cette nouvelle n’est pas le seul écho de cette idée : ainsi que Xavier MAUMÉJEAN le note dans sa préface, il en va probablement de même de ces « murs qui se referment » dans l’appartement parisien du Haut-Lieu, et sans doute de l’étrange projet d’ÜWS dans « Superscience » ; la « chute » de « La Chasse aux ombres molles », qui laisse tout d’abord un étrange arrière-goût en bouche, l’impression d’un simple clin d’œil rigolard, d’une pirouette typiquement pulp, gagne sans doute à être éclairée de la sorte.

Parallèlement, le « processeur d’histoire » intervient régulièrement, dans les archives de Metropolis [« Superscience »] comme dans l’étrange destin de Richard Mars, médiocre devenu Dieu passif pour la surprenante civilisation des rats de l’hypersphère, mais plus que jamais ciron devant ces Grands qui l’observent régulièrement sans mot dire.

Et, au-delà, le recueil tout entier résonne de la réflexion de l’écrivain confronté à son œuvre, de l’artiste à son art. C’est vrai du peintre du Haut-Lieu comme du chef traceur Maistre [dont le nom seul est déjà tout un programme], ou de Beck enchaînant ses brouillons, et apprenant à les aimer [« Origami »]. Sur un mode plus global, on pourra sans doute dresser ici un parallèle entre les fondateurs de Metropolis et Richard Mars, démiurges tout puissants en apparence, mais entrevoyant parfois, derrière leurs agissements, une volonté autre, celle des Grands, ou, dans le gisement d’archives, celle des archives elles-mêmes... ou du sinistre Kohlenhändler. Cette tension est la plupart du temps génératrice d’une profonde angoisse, de l’éprouvant délire claustrophobe du Haut-Lieu aux interrogations des protagonistes des cinq autres nouvelles sur le sens de leur existence ou de leur « mission ». « Que produisons-nous ? », demande Maistre. Mais les dirigeants d’Überwissenschaft et Richard Mars, Beck multipliant ses cercles sur des toiles destinées à être froissées, ou Michel Karistan, l’homme sans rêves du « Gouffre des chimères », lui font écho. A cette question irrépressible, il y a bien une réponse ; mais celle-ci varie, pour le meilleur ou pour le pire...

Mais, dans une perspective ne manquant pas d’évoquer cette fois Philip K. DICK, il s’agit souvent dans ces nouvelles de dégager une réalité fondamentale, cachée derrière le voile des apparences ; une réalité qui, sans doute, n’est pas sans lien avec la subjectivité des protagonistes, et se traduit souvent par le flou « géographique » de ces « espaces inhabitables ». L’appartement parisien du Haut-Lieu, en dépit du plan qu’en dessine l’auteur, rechigne à la cartographie : sous l’œil du peintre américain qui le visite, les murs bougent, portes et fenêtres se muent en trompe-l’œil... Les archives de Métropolis résistent, de même ; pour prendre conscience du danger qui les menace, Walter devra user d’un collyre mortel, lui laissant entrevoir l’espace d’un instant la monstrueuse réalité du Kohlenhändler... derrière le projet de celui qu’il envisageait déjà comme son adversaire ; mais la « superscience » n’était-elle pas à l’origine volonté de connaissance supérieure ?

Cette angoisse devant l’incertain, cette idée d’une réalité sous-jacente, qu’elle soit horrible ou salvatrice, cette réflexion sur l’auteur et son oeuvre, enfin, définissent probablement le très beau recueil qu’est Le Haut-lieu et autres espaces inhabitables. La science-fiction s’y révèle parfois fantastique, et le fantastique science-fiction ; le banal débouche sur l’inimaginable, la petite histoire prend des dimensions cosmiques [« La Régulation de Richard Mars »], le passé se mêle au futur [« Superscience »], la métamorphose [« Le Gouffre des chimères »] et la multiplication [« Origami »] dégagent l’être... tandis que le cauchemar se montre parfois lumineux.


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Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables étonne et remue. C’est un recueil riche et passionnant, complexe mais toujours fluide, à la fois insaisissable et puissamment évocateur. Une vraie réussite. Espérons maintenant que Serge LEHMAN saura tirer profit de ce nouveau retour en arrière, et nous livrer de nouvelles pépites aussi appréciables...