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Publié le 03/12/2010

Le Jardin schizologique d’Olivier Noël

ÉD. LA VOLTE, OCT. 2010

Par Tallis

Il n’est pas étonnant de voir Olivier Noël à la barre de ce Jardin schizologique. Schizophrénie et dédoublements de personnalité font partie des thèmes qui lui sont chers : il invite donc dix-huit auteurs (dont son propre double littéraire) à arpenter les chemins d’esprits pour le moins troublés.


L’étiquette « schizo » apparaît bien vite un peu réductrice : plutôt que de se cantonner à mettre en scène une maladie mentale, les auteurs convoqués en profitent pour jouer avec la perception de la (d’une certaine ?) réalité afin de mieux perdre leur lecteur. Ainsi, « Née du givre », de Mélanie Fazi, génère, passée la lecture au premier degré, de multiples interprétations. Irruption du fantastique ? Éclatement de la personnalité de son héroïne ? Interprétation symbolique d’une histoire passionnelle ? À chacun de voir.
Le héros d’« Exophrène » de Stéphane Beauverger, enfermé dans une bien étrange « chitine » tient plus du lointain cousin d’Hannibal Lecter que du malade mental. Cette plongée dans l’esprit d’un monstre psychopathe se révèle à la fois fascinante et terrifiante.
Si la vision du réel du personnage principal de « Sam va mieux » d’Alain Damasio se révèle pour le moins… troublée, cela ne relève-t-il pas plus d’un mécanisme que de défense que d’un réel déséquilibre ? Les biens étranges compagnons qui l’entourent amènent peut-être quelques éléments de réponse.>br> Quant à l’étonnant « Sextuor pour solo » de Francis Berthelot, il met en scène un cas pathologique de personnalité multiple. Le dialogue intérieur qui s’instaure entre les différentes facettes de son personnage principal tient à la fois de l’enquête policière et de la psychanalyse. Un superbe tour de force à la fois touchant et passionnant.

Parmi ceux qui au fait le choix de se confronter plus directement à la schizophrénie, les approches restent malgré tout très variées. « Hannah » de Frédéric Serva et « Scopique » de Marilou Gratini-Levit nous font dans les deux cas toucher du doigt les distorsions du réel et le délitement de personnalité dont souffrent leur protagoniste respectif. La narration paradoxalement éclatée et maîtrisée fait mouche à chaque fois.
Le duo de W.O.M.B, Sébastien Wojedowka et Thomas Becker (alias Olivier Noël lui-même) a pour point commun une approche assez formelle du sujet avec des constructions très travaillées et des choix stylistiques pour le moins marqués. Au risque de laisser le lecteur dans la peau d’un simple spectateur…

Hors catégorie, le héros lunaire « d’Effrondrement des colonies » de David Calvo se voit voler la vedette par son obsession principale, à savoir… un pingouin. Son cas semble en tout cas bien plus tenir de l’inadaptation sociale que de la maladie mentale. Quant à savoir de qui provient l’étrange succession d’injonctions de « Veuillez lire attentivement l’intégralité de cette notice » du duo Henry / Mucchielli, mystère…

On s’amuse également tout au long de l’anthologie à repérer quelques thématiques récurrentes. Ainsi, et de manière assez inattendue, beaucoup d’auteurs font appel à la musique pour accompagner les pérégrinations de leurs héros. Hugues Simard associe de façon incongrue (mais pour un résultat somme toute banal) schizophrénie et musique funk. Une chanson de Lou Reed et d’étranges petites ritournelles s’invitent respectivement chez Frédéric Serva et Jeanne Julien. Les errances du héros d’Alain Damasio collent à l’étrange symphonie industrielle qui lui trotte dans la tête. Et « Sextuor pour solo » compose une véritable musique de chambre à plusieurs voix.
Difficile également quand on évoque un trouble mental de ce type de faire abstraction de l’enfermement dont souffrent les malades, qu’il soit psychologique ou physique. Là encore, les deux nouvelles de Frédéric Serva et Marilou Gratini-Levit se répondent en évoquant les traitements de choc auxquels sont soumis les patients. Le récit de Thomas Becker suit également la thérapie et la tentative de réadaptation de son héros. Mais dans tous les cas, c’est bien d’inadaptation sociale dont parlent tous les auteurs en privilégiant une tonalité pessimiste. Seul David Calvo et Léo Henry/Jacques Mucchielli se permettent d’inviter un peu de loufoquerie au programme.

D’un point de vue qualitatif, il n’est guère étonnant de voir les auteurs confirmés tirer leur épingle du jeu : Alain Damasio, Francis Berthelot et David Calvo parviennent avec brio à convoquer originalité formelle et émotion. Stéphane Beauverger et Mélanie Fazi dans une forme plus classique marquent également les esprits. Dans le peloton des nouveaux venus, peu voire pas de révélations (même si Marilou Gratini-Levit ne démérite pas).

On classera – malheureusement – au rang des déceptions les deux nouvelles pour le moins indigeste du duo Sébastien Wojewodka/Thomas Becker. Si la prose du premier cité est d’une indéniable originalité et peut faire mouche sur quelques pages, elle devient vite insupportable sur la longueur. Sauf à apprécier des phrases comme « Au beau milieu du cortège de suppliciés se tient Kenrad immobile, régnant sans partage sur les ouailles dérisoires de ce cimetière panoptique, réservant un frisson d’horreur autrement soutenu que celui d’une commune geôle pascalienne » sur près de 30 pages… Thomas Becker recourt de son côté à une narration volontairement fractionnée et intellectuelle pour épouser les errances mentales de son héros. Il ne parvient qu’à diluer l’ensemble dans un résultat confus et fatigant qui aurait gagné à plus de concision.


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Porté par un thème original, ce Jardin schizologique présente un bilan somme toute mitigé : si on y trouve suffisamment d’excellents textes et de diversité de points de vue pour satisfaire la curiosité, on regrettera malgré tout l’absence de vraies révélations et le faux pas de l’anthologiste dans le costume d’auteur.