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Janua Vera +
de Jean-Philippe Jaworski
aux Ed. Moutons Électriques

 

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Publié le 09/01/2010

Le Livre de toutes les heures, Tome 2 : Encre de Hal Duncan

[Ink : The Book of All Hours , 2007]

ÉD. DENOËL / LUNES D’ENCRE, OCT. 2009

Par tuC

Ils étaient sept. Sept anges à avoir survécu à la grande retraite angélique. Sept Amortels à s’être dit « jamais plus » ; sept destins enchevêtrés, tour à tour amis, amants, ennemis, frères ou sœur ; sept à s’être liés par une promesse avant de se fondre à l’humanité paisible et libre. Pour fuir. Oublier.

Mais les échos de la cryptolangue résonnent dans le monde et ils assistent une fois encore à l’avènement des Amortels (…) tous prêts à recommencer depuis le début cette saloperie d’holocauste. Alors ils décident d’intervenir. Alors ils décident de ne pas intervenir. Alors ils décident d’effacer l’avenir gravé dans leur chair.


Acte 1 – Les Chevaliers de l’Hinver
Au lendemain de la fin du monde (le Crépuscule), l’Hinver totalitaire et froid s’est installé sur le Velum. Nous sommes en 1929, en pleine montée du nazisme. Nous sommes en 1949, année de l’avènement du futurisme. Et nous sommes en 2037, 20 ans après le grand effondrement – 20 ans après la libération des bitmites par Anna-Inanna.
Éparpillés ici et là dans les plis du multivers, ils ne sont plus que cinq, cinq n’ayant de cesse de se rejoindre et de se souvenir. Parmi eux Jack Flash l’incendiaire, livré à lui-même depuis la mort de Puck, fait régner le chaos au sein des cités autoritaires forgées par les nouvelles puissances.
Une page s’est tournée depuis l’épopée de Gilgamesh, autour de laquelle s’étaient révélés les sept déserteurs amortels. Désormais, c’est à travers la cosmogonie orphique et la tentative mille fois rejouée de la mise à mort de Jack – Dionysos anarchiste – par l’usurpateur institutionnalisé, que l’illusion sera défaite. Et quel qu’en soit l’époque ou le lieu, chaque repli du velum, chaque Havre infernal, chaque page d’Encre dansera au son du canon-ki de Jumpin’Jack Flash …

Je pense aux ducs bâtissant des Havres imaginaires pour toutes les âmes ayant égaré leurs êtres dans l’Hinver après le crépuscule. Des portes verrouillées, des murs infranchissables…

C’est dans l’un de ces Havres tyranniques que se retrouvent réunis Jack (le héro), Puck (l’amant), Joey (le méchant), Fox (le metteur en scène) et Don Coyotte (le chœur), le temps d’une commedia dell’arte débridée. Troupe de théâtre itinérante, saltimbanques à la mode élisabéthaine, les cinq jouent au tyran ducal la pièce censée rappeler chacun à soi-même et Dionysos à sa place légitime : Les Bacchantes, d’Euripide. Ainsi sur la mise à mort du tyran et l’éveil de Phreedom, s’achève Les Chevaliers de l’Hinver. Les cinq sont désormais six et se rapprochent inéluctablement de l’unité qui fera leur force… mais il leur faudra compter avec le tumultueux Jumpin’Jack Flash qui, définitivement emballé par son nouvel adage Happiness is a warm gun, reste plus incontrôlable que jamais.

Acte 2 – Deuil oriental
Fascinant deuxième acte, où le capitaine Jack Carter, René Caillié des années 1920, sorte de Rimbaud abyssinien, s’enfonce dans la mystique cité d’El-Kharnain (alias Sodome), à la recherche du septième Amortel : Samuel Hobsbaum, Finnan pour les intimes. Comme toujours il y a un livre, Le Livre, que chacun recherche. À El Kharnain-Sodome, il est de la main du poète Abdul al-Hazred, et l’accès en est gardé par une tribu Nephilim : les Enakites.
Tandis que Jack pénètre les mystères de la ville sainte (ou maudite ?), l’odeur de l’encens et des sacrifices se mêle à celle autrefois prévalente de la poudre et de l’incendie. Épaulé par Puck, retrouvé sous les traits de Tamuz, de Mac Chuill et de Fox, frayant entre réminiscences mésolithiques, genèse révélée et guerre civile contemporaine, Jack le cinglé, complet inconscient et incomplet lucide, s’apprête à devenir l’instrument de la destruction du Livre.
Jumpin’Jack Flash : un coup de dé pour abolir le destin.
Réponse de l’intéressé :

Rien à foutre. Les cités, comme les âmes, peuvent être reconstruites.

Velum narrait la réminiscence progressive des sept Amortels rebelles, leur traque par l’Alliance angélique, la libération des bitmites et l’apparition des Havres, fiefs arbitraires figés par les « Ducs » dans un éternel Présent.
C’est dans l’un de ces Havres que s’était clos Velum : à Endhaven, Hal Duncan avait laissé l’amour survivant de Jack et Puck en proie à la convoitise avide du Chiffonnier, négociant d’âmes sans scrupules.
C’est sur l’un de ces Havres que s’ouvre Encre. Ici, Puck est mort – de nouveau et comme toujours. De désespoir, Jack, interné dans une clinique quelconque, s’est mutilé les ailes à coups de sécateurs. Troublante entrée en matière où le chagrin traumatique de Jack – aux sources de sa psychose dixit le Pr. Reinhardt Carter – se révélera être la seule réalité tangible face aux mondes bancroches nés de l’écroulement du Vélum.
Si Encre s’ouvre sur la folie éclairée de Jack, l’histoire se poursuit ensuite sur le thème du théâtre comme réalité. Les fous, les amoureux et les comédiens sont décidément seuls lucides chez Duncan, quand le monde autour se désagrège et tombe en morceau, livré aux fanatiques de tous poils !

Vous devriez rentrer chez vous […] vous n’êtes pas d’ici et vous le savez. Vous, moi, Puck… Nous non plus, nous ne nous sommes jamais sentis chez nous ici.

Rentrer chez soi – redevenir soi – retrouver l’aimé. Voilà le leitmotiv qui pulse et anime Encre, à la manière d’une litanie à trois voix.
Sous son apparent morcellement, l’Identité apparaît alors comme seul point d’ancrage dans un monde qui n’a « pas encore décidé quel réel il veut être ». Mais, en proie à toutes les souffrances et à toutes les douleurs humaines, cette Identité – et donc l’espoir de s’affranchir des destins forgés par le Livre – ne pourra se réaliser qu’à travers la réunion des sept Amortels : les sept parties d’une même âme.

Voilà en quoi pourrait consister le nœud central, le pilier autour duquel tourbillonne et s’assemble Le Livre de toutes les Heures. Un livre par nature disloqué, couturé de temps et de lieux, où la culture comics se mêle allègrement à la tragédie grecque, les Stones à Wagner et les textes apocryphes aux aventures d’Indiana Jones et de James Bond.
Une odyssée flamboyante, grandiose et burlesque avec ses combats au disrupteur et au pistolet-ki… une fresque explosive et sensuelle, subtilement mise en musique par la radio pirate de Don Coyotte et scandée par les actions provocatrices du bouillant Jack Flash – Jack le cinglé, Jack le torride.
Mais par-dessus tout Le Livre , c’est une histoire d’amour ; l’amour inaltérable unissant Puck et Jack. Une histoire d’unité donc, ou du moins de désir d’unité. Qui fait miroiter l’espoir que, peut-être, si rien n’est écrit, alors rien n’est immuable, et Puck n’est pas obligé de mourir à chaque fois. Reste à savoir si ça s’applique à d’autres choses. À l’Histoire, par exemple... ?

Continuer… C’est ce que font les gens quand leur monde s’écroule, que ce soit à cause d’un gamin taré brandissant un gros flingue ou d’un président cinglé brandissant une Bible. Ils continuent, tout simplement, en attendant que ça recommence. S’ils avaient un peu de jugeote, ils pourraient changer leur destin, mais ils ne voient même pas le chemin tout droit et tout simple qui va du passé au futur, de la violence de leurs propos à la vengeance qu’ils appellent sur leur tête.


> Pour plus d’indices sur "Le Livre de toutes les Œuvres" : le blog de Hal Duncan


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On pourrait consacrer des pages et des pages à décrypter l’œuvre de Duncan, sondant les thèmes rémanents du doppelgänger et de la Walpurgisnacht, analysant les feux croisés du mythe, de l’histoire et de la création littéraire, relevant une par une chaque référence, chaque clin d’œil aux films, BD, contes, chansons... qui émaillent la mythologie duncanienne. Parce que Encre, finalement, c’est un peu comme du Tarantino. Ou mieux, comme l’écrit un lecteur :

Like Brokeback Mountain directed by Quentin Tarantino

(et scénarisé par Bergman, faudrait-il rajouter). Le genre d’œuvre prétexte à toutes les interprétations possibles et imaginables, tant par sa richesse que par l’étrangeté de sa structure narrative (structure qui a pu être comparée à l’équivalent littéraire du pointillisme. [1]) Au fur et à mesure de sa progression le lecteur se prête au jeu, quêtant la moindre clé, le moindre des mystères qui sous-tend l’intrigue, s’imaginant peut-être même accéder à une sorte « d’illumination progressive », pour autant que le terme existe et qu’il y ait une issue possible au Le Livre de toutes les Heures. Velum, puis Encre, c’est bien ce parcours déjanté et laborieux, philosophique et exalté, soumis à l’impatience du lecteur.

Et, chose précieuse et belle, sous l’apparente confusion de l’ensemble, les sentiments de l’auteur ne se trouvent jamais trahis. Tout simplement parce que les personnages sont là pour les habiter. Tous autant qu’ils sont, Anna, Finnan, Jack, Thomas, Joey, Fox, Mac Chuill… excessifs et irrésistibles chacun à sa manière ; tous ravagés et tendres, lumineux et paumés, de toutes les guerres et d’aucune à la fois : tellement humains et plus encore !
Et c’est avec un bonheur sans mélange que l’on plonge en piqué-ki à la suite de Jack Flash, dans les méandres de l’humanité en devenir.



NOTES

[1]

Duncan’s creation is the literary equivalent of pointillism. But reading is a linear, not a planar, experience. You are forced to examine each point individually – to scan each dot to create the full picture in your mind. But unlike the work of Seurat these dots aren’t monochromatic. They have swirls of colors and textures. The closer you look the more you realize that they aren’t dots but spheres – agate marbles forming a series of three-dimensional lattices that change as your perspective changes. No, not a series of lattices but a four-dimensional movie that is different each time you watch it.

http://www.scifidimensions.com/Jul0...