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Publié le 07/03/2010

Le Livre des blagues de Momus

ÉD. LA VOLTE, OCT. 2009

Par W(illiam Guyard)

Deux types peuvent-ils être l’oncle l’un de l’autre ? La vie n’est-elle qu’une succession de mauvaises blagues ? Ces histoires suffisent-elles à faire un roman ? Le Livre des blagues pose toutes ces questions, et bien d’autres.


« C’est une soirée neigeuse de la fin juin, et par la tête assassinée du monde brisé suinte un peu de lait. »

Un fils, Peter, raconte son enfance, série d’épisodes tragi-comiques où le grotesque le dispute à l’horreur. De la séparation de ses parents, conséquence d’une aventure zoophile de son père, à un exorcisme scatophile perpétré dans un sauna, le narrateur égrène sereinement ses souvenirs édifiants, ponctués d’incestes et de discussions absurdes. Le lecteur suit en alternance les péripéties du père, Sebastian Skeleton, et des ses comparses, l’Assassin et le Violeur. Le trio décide de s’évader de prison et, une fois en liberté, de perpétuer enfin les crimes dont ils étaient innocents et pour lesquels ils viennent de purger une peine injuste.

« ...j’ai compris que l’histoire de ma famille est régie non par le dharma mais par les blagues.
– Appelez ça « dharma des blagues », si vous voulez. Les mauvaises blagues, les blagues de cul, sont dans mon univers ce que la gravitation est dans le votre. […]
– J’ai découvert qu’il existe un moyen d’échapper à ce triste sort, aux malheurs du dharma des blagues. La solution, à mon avis, est d’endosser moi-même la responsabilité de raconter les blagues qui me contraignent et me définissent et, à chaque fois, d’en modifier légèrement le contenu. »

Le Livre des blagues contient certainement plus de blagues que de chapitres. Les personnages passent leur temps à s’en raconter ou à s’en faire les uns aux autres. Peter Skeleton, surtout, les utilise dans son récit, le moindre souvenir servant à la mise en scène de la plus éculée des histoires drôles sur plusieurs pages. L’effet comique ne réside cependant pas dans les chutes des blagues, mais plutôt dans l’emploi de runing gag, et surtout dans l’absurdité des situations.
Le narrateur le confesse, sa vie n’étant qu’une triste farce, il s’emploie à la contrôler en la réécrivant, les blagues visant à travestir des souvenirs trop lourds à porter. Le roman s’avère plutôt glauque, les scènes les plus insoutenables se muant en blagues pédophiles, incestueuses ou morbides à l’aspect humoristique des plus douteux. Ce côté outrageux peut dérouter, voir dégoûter. Cependant Le Livre des blagues n’enfile pas gratuitement les pires obscénités ; elles créent une ambiance tragi-comique des plus extrêmes.

« De là où se tenait le tricheur, on avait en effet une vue parfaite sur l’âme de son voisin.
Comme un paysage vu depuis un phare, ou la petite scène dans une boule à neige, tout de ce garçon lumineux, transparent, était exposé dans une clarté familière et précise. Là, la maison de verre, et là, la villa où Joan vivait avec Joan. Un peu plus loin, la colline où j’avais croisé le clown effrayant et celle où je conduirais la voiture de papa. L’intérieur de ce garçon était une maquette en trois dimensions qui se représentait elle-même. J’ai calculé que c’était à l’échelle 1/32. »

Nick Currie a bien choisi son pseudonyme, Momus, dieu du sarcasme et de la moquerie dans la mythologie grecque. Sous cette identité, il sévit depuis une trentaine d’années sur la scène culturelle européenne, suffisamment confidentiel pour être qualifié d’ « underground ». Musicien, il écrit, joue et interprète des œuvres au spectre large, alliant des mélodies efficaces à une instrumentation débridée. On peut s’en faire une idée avec l’album Oskar Originals, disponible gratuitement, et comportant des titres aussi surprenants que My sperm is not your enemy. Journaliste et critique, il contribue régulièrement au magazine en ligne Wired et animait un blog, click opera [1].
Écrit pour sa parution française [2], et donc en lien étroit avec son éditeur et sa traductrice, Le Livre des blagues constitue la première incursion de Momus en littérature. Et d’ailleurs, plus que de la littérature, il vaut certainement mieux considérer cet objet comme la nouvelle performance d’un artiste barré et éclectique.

« - Tu es quelqu’un d’incroyablement ennuyeux, dit mon père. Je ne conçois pas que tu puisses être mon fils. »

Le Livre des blagues semble a priori des plus vain, simple enchaînement de situations grotesques jouant gratuitement du sordide. Le lecteur, honteux de ses ricanement, ne comprend pas où l’auteur veut en venir. Et pour cause, le roman ne contient aucune morale, aucune leçon de vie. Toutefois, Momus réussi à nous toucher, à nous déranger. Le trouble, voire la colère, qu’il provoque en témoigne. Ce livre a pour thème la filiation. Il ne s’agit pas de développer une réflexion à ce sujet, mais d’offrir une impression, un ressenti, sur les liens complexes qui unissent un père à son fils. Les nombreux viols, l’éducation que prodigue son père à Peter, le flou qu’entretien l’auteur quand à l’identité du second narrateur, tout ceci affirme l’obsession de Momus. Projeté dans l’univers dément d’un enfant victime d’inceste, le lecteur y éprouve un malaise des plus compréhensibles.

« Le train arrivait à destination. Soudain un coup de feu retentit. »


> À VOIR :
- Le site de l’auteur : http://imomus.com.
- Le blog dédié au Livre des blagues, où l’on trouve des vidéos de Momus lisant son texte : http://lelivredesblagues.lavolte.over-blog.com.


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Produit de l’esprit malade de Momus, Le Livre des blagues fait figure de « performance littéraire ». Si le roman souffre de réels défauts — intrigue lâche, écriture plutôt plate — l’auteur y insuffle la souffrance et la folie d’hommes détruits dans leur enfance.
Ah, et oui, deux types peuvent bien être l’oncle l’un de l’autre. Mais mieux vaut ne pas savoir comment.



NOTES

[1] Momus a annoncé la fermeture de son blog début février.

[2] Le roman a finalement trouvé éditeur et est également paru au Royaume-Uni et aux USA.