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Publié le 21/04/2006

"Le Livre des ombres", recueil de Serge LEHMAN

ED. L’ATALANTE / LA DENTELLE DU CYGNE, 2005

Par bidibulle

Voilà un pavé hallucinant : 699 pages ! 27 nouvelles ou novellas retraçant littéralement la totalité d’un univers ou s’entremêlent l’Histoire, les histoires d’hommes et de civilisations, la politique et les rêveries. Comment résumer un tant soit peu un bouquin aussi touffu ? Autant commencer par présenter le cadre, que dis-je, la Cosmogonie de cet univers.

Disons qu’au début était le Verbe, ou plutôt deux univers, dont l’un ne veut pas mourir : l’Avatar, qui cherche à préserver son ordre propre. Et voilà comment commence une grande lutte, qui embrasse les siècles et l’espace...


Dans ce cadre immense, l’humanité pourrait n’être qu’une pièce, pas plus ridicule qu’une autre, dont l’histoire est le jouet tant des luttes politiques internes que des luttes entre les Grands Anciens Galactiques. Mais les hommes ne sont pas que des pions : leur rêves, leur luttes changent aussi les règles de cet univers.

Et si les Puissants façonnent l’histoire, il n’est dit pas que leurs règnes seront éternels : l’équilibre des forces relève celui qui est en bas et abaissent le puissant.

Dans cette immense fresque, quelques hommes contemplent la montée de l’Humanité, Eternels façonnant l’Histoire humaine au gré de leurs rêveries, plus ou moins influencés par la vaste lutte entre l’Avatar et l’univers, ou observateurs méditatifs que les hasards de l’Histoire ont lâché dans les mains des Galactiques, tous contemplent la Fresque.

Partout des détails, des liens, des correspondances lient ceux qui se croit seuls : les combats d’une ère ne sont pas oubliés, leur échos déformés inspirent les hommes du futur.

L’ensemble des nouvelles couvre une histoire du futur commençant au début de l’univers et se finissant avec son effondrement final. Quelques unes se déroulent dans notre proche futur, où une Instance néolibérale, tente de prendre le controle du monde, servant sans le savoir les buts de l’Avatar. L’Instance réussi son coup, mais le projet de l’Avatar échoue, d’autres forces intervenant dans le jeu, renforçant la résistance, l’orientant tant dans le sens de l’humanité que de la lutte contre l’Avatar. L’Homme réussi tout de même à s’affranchir de la tutelle de ses alliés, et fonde une République Galactique : il fini par se dissoudre dans ce projet.

Seul reste les rêves des hommes.

Disons le tout de suite, je trouve ses nouvelles assez inégales : certaines m’ont profondément déçu par leur maladresse, par exemple « La Perle » a un postulat de base assez absurde. Peut on imaginer des humains débarquant sur une autre planéte et incapable de faire la différence entre un nouvelle élément chimique et un alliage ?

De même, la jolie nouvelle intitulé « Le Collier de Tarssus » repose sur un postulat peu crédible : un programme en langage machine rédigé par des extraterrestres et compris par des ordinateurs humains, voilà qui est totalement invraisemblable.

Idem pour la nouvelle intitulé « La Murène », où les jolies petites bestioles s’assemblent en une immense créature partant à l’assaut de la Murène qui dévore les planètes et le tout sans s’effondrer sur leur propre poids !

Mais voilà, ses nouvelles en apparance maladroites et fleurant bon l’Age d’Or sont compensées par quelques perles à tomber par terre : par exemple, « Dans l’abîme », qui relève plus du fantastique, mettant en scène l’Histoire sous sa forme la plus sinistre.

Ou encore parmis les nouvelles remarquables, « Le Livre des Ombres », un extraordinaire morceau d’esthétique borgésienne, livrant l’ensemble de l’architecture de l’oeuvre de LEHMAN, comme ses nombres réels dont le développements binaires contient tout les nombres entiers possibles, et donc potentiellement codés en leur seins toutes les productions humaines.

De plus avec finalement pas mal de finesse et une grande poésie, LEHMAN n’hésite pas à s’engager et à livrer un point de vue politique original dans la production SF mondiale. On pourra , lui coller l’étiquette de Citoyenniste, qu’avait défini, avec mépris, Louis Janover. A mes yeux, elle n’est pas si infamante : dans une SF sous domination anglo-saxonne, qui trop souvent a renoncé à son non-conformisme, pour finalement coller aux discours des Puissants, il est bon qu’un autre regard sur le monde s’exprime.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ce point de vue ne manque pas de cohérence et est bien influencé par l’air du temps politique Français. Je ne ferais pas une grande révélation en soulignant combien l’univers de Serge LEHMAN a été marqué par la lecture du Monde Diplomatique et la fréquentation du site d’ATTAC.

C’est très frappant : l’Instance, par exemple, semble totalement décalqué sur le Projet AMI négocié au sein de l’OCDE. Mais il semble au vue des dates de parutions des nouvelles que ce ne soit qu’un hasard... L’idée est que les luttes politiques sont le produit tant de la volonté des peuples que de celle de groupes d’intellectuels visionnaires regroupés en sociétés secrètes.

Ces luttes assurent un équilibre dynamique qui produisent lentement une république universelle, un groupe chassant l’autre et devant assurer des alliances et donc des compromis avec des groupes nouveaux, de plus en plus étranger aux enjeux de cette lutte.

C’est à la fois la force et la faiblesse de ce livre : sa faiblesse, car on pourra ainsi lui reprocher son analyse politique, et sa force, car il réussi le tour de force d’intégrer ce point de vue dans le cadre plus général et plus artistique de son histoire du futur, sans que les idées politiques n’étouffent l’oeuvre.


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Et peut être est ce là le tour de force qui fait malgré tout le grand intérêt de ce texte ; chaque nouvelle est reliée l’une à l’autre, ne serait-ce que par un mot, dans un ensemble d’une grande élégance formelle : les symétries et les structures mathématiques règnent ici, laissant le lecteur fasciné par les nombreuses mises en abîme.

Au final, je pense que l’ouvrage de LEHMAN, malgrè ses faiblesses, est un très grand ouvrage : le ton est peut-être trop cordwainersmithien, l’idéologie sous- jacente peut être discutée, mais la construction d’ensemble est magnifique !