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Publié le 10/09/2009

Le Livre des violences de William T. Vollmann

[Rising up and rising down, 2004]

ED. TRISTRAM, SEPT. 2009

Par Arkady Knight

Yougoslavie par temps de guerre : des étudiants étrangers survivent dans les sous-sols d’une université piégée dans un No man’s land. Somalie par temps de paix : jour après jour, la patrouille américaine des "Faiseurs de veuves" désarment la population, en vain. Jamaïque par temps couvert : les zones urbaines sont devenues des enclaves sur-armées où les seules lois sont celles des gangs financés par les mouvements politiques.

Ces trois quotidiens, ancrés dans une réalité violente, sont autant de facettes du Livre des violences. Des facettes vécues et retranscrites de l’intérieur par l’ancien journaliste de guerre et globe-trotter William T. Vollmann, aujourd’hui l’un des écrivains en vue de la scène littéraire contemporaine nord-américaine (Des Putes pour Gloria, La Famille royale, Les Fusils, Central Europe – entre autres).


Visiblement hanté par ces expériences, potentiellement fasciné par leurs thématiques (mort, violence, armes, prostitution), Vollmann les met à l’étude dans un essai pharaonique, résultat de vingt ans de travail et de réflexion ; un essai abondamment illustré qu’il schématise pompeusement comme l’établissement d’un "calcul moral de la violence" – et plus prosaïquement comme la mise en perspective de la question : "Quand la violence est-elle justifiée ?".
Le bébé accouche bien après terme en 2004 et se décline en deux versions : une "longue" constituée de sept volumes, et une "abrégée" d’un seul. C’est cette dernière – un million cinq cent mille signes tout de même – qu’ont décidé de traduire et publier les éditions Tristram, comme en résonance du Sauvagerie de J. G. Ballard.

Une première approche face à cette œuvre colossale consiste à la prendre de front en la lisant linéairement. Erreur. Dans cette perspective, Le Livre des violences prend vite la forme d’un bavardage répétitif, constamment digressif, à l’argumentaire flou, à la structure vague, au style excessif et manquant singulièrement de naturel – les amateurs de grandes phrases avec de jolis mots seront aux anges.
On pouvait attendre une certaine concision de la version "abrégée". Raté. Vollmann s’est contenté de supprimer des chapitres à la louche, composant ainsi une sorte de pot pourri hasardeux dont le lecteur, pourtant consciencieux, peine à trouver un sens. Une certaine frustration gagne ledit lecteur quand, en parcourant le sommaire laissé "intact" (en mode intégral), il découvre les chapitres prometteurs auxquels il n’aura pas droit…
Ce manque de cohérence se double d’un ton auto-satisfait agaçant. Dans la partie théorique de l’essai, Vollmann, tel l’égal de Platon et de Marx, disserte avec une suffisance inutile sur les justifications de la violence à travers l’Histoire ; dans la partie concrète, il ne semble pouvoir s’empêcher de raconter par le détail ses aventures sur le vrai terrain de sa vraie vie de journaliste téméraire et héroïque (Vollmann ira jusqu’à sauver une petite fille asiatique des griffes de vils proxénètes), sans nous épargner ni le menu de ses repas, ni la liste de ses conquêtes sexuelles.
Si, de loin, la démarche d’établir un "calcul moral de la violence" apparaît un poil prétentieuse, c’est pire de près, d’autant que les formules régissant ce calcul, et proférées par Vollmann avec la conviction d’un conquistador de droit divin, sont d’une tautologie à faire rougir Sun Tzu. Le Livre des violences risque ainsi de laisser de nombreux lecteurs fatigués et crispés.

On pourrait s’arrêter sur ce constat d’échec et placer l’ouvrage dans la pile des bouquins à refourguer d’urgence à son libraire préféré. A contrario, on pourrait noter la rareté d’un tel ouvrage et, une fois ses défauts mis de côté, prendre sur soi l’effort de conquête.
En effet, si l’argumentaire de Vollmann peine à convaincre, son angle d’attaque de l’Histoire et son récit du quotidien de zones de guerres se révèlent eux pertinents et plutôt bien vus. Son soin de la "contextualisation" est, à cet égard, remarquable (son postulat de départ pour tout calcul moral est le suivant : l’observateur doit disposer d’une connaissance nécessaire et suffisante du contexte pour juger un acte violent et ses justifications éventuelles). Même si le lecteur ne partage pas la pensée ou les réflexions hasardeuses de Vollmann, l’essentiel de son message demeure : une vision "sur le papier", complète et honnête, d’événements historiques majeurs, rarement abordés d’une façon éthique aussi pointue.
Vollmann met à disposition de son lecteur un outil (des réflexions et des études de cas autour de la permanence de la violence dans l’Histoire et la société contemporaine) ; c’est ensuite au lecteur de choisir comment l’utiliser suivant ses propres besoins et son propre questionnement.
Pour être apprécié, Le Livre des violences semble mériter une lecture partielle, épisodique et dirigée, à l’instar d’une encyclopédie ou d’un ouvrage de référence – dans cette optique, la version abrégée est encore plus enrageante.
Si la version intégrale, compte tenu de son exhaustivité, devrait intéresser tout lecteur, la version abrégée l’est moins, vu le faible nombre de sujets abordés.
Il convient alors de lister les calculs moraux principaux du Livre des violences version courte, pour que chaque lecteur potentiel juge de son appétence à l’acquérir :

  • dans la partie calcul moral : la défense de l’honneur (l’armée napoléonienne), la défense de la classe (Lénine et Staline), la défense de l’autorité (la guerre de Sécession), la défense du terrain (Cortés Vs Montezuma), le châtiment (les expiations de John Brown), la vengeance (Lawrence d’Arabie), le sadisme (le Marquis de Sade),
  • dans la partie étude de cas : l’indépendantisme musulman en Birmanie (Vollmann y relate son entretien avec le chef de ce mouvement), la guerre civile yougoslave, le maintien de la paix par les Américains en Somalie, la guerre des gangs et le secourisme chrétien en Jamaïque.

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On peut également envisager un troisième angle d’approche – avec du recul et un certain détachement, Le Livre des violences peut faire office de journal intime d’un homme de la fin du XXe siècle, de témoignage sur l’aliénation engendrée par une confrontation quotidienne avec une violence sociale.
Face à cette aliénation, Vollmann a opté pour une échappatoire littéraire en couchant sur papier ses visions et ses fantômes – écrire la violence pour la comprendre et la chasser. La tortuosité du propos reflète celle de la pensée désorientée de son auteur, son soin stylistique incarnant sa lutte et sa volonté de créer une œuvre d’art vivante à partir de matériaux morbides.
Si le résultat peut ne pas séduire, on peut apprécier l’acte de témoignage en soi – un acte qui, s’il n’est pas conséquent, n’en demeure pas moins essentiel.