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Publié le 01/12/2008

Le Nouveau Cabinet des fées de Louis Batissier

[ED. MOUTONS ELECTRIQUES / BIBLIOTHEQUE VOLTAIQUE, NOV. 2008]

Par Shinjiku

C’est en fouillant les hautes étagères d’un placard de sa mansarde que le directeur littéraire des Moutons électriques a déniché un vieux recueil de contes de fées du XIXe siècle, tombé poussiéreusement là comme par une mystérieuse évidence. Il fallait bien, pour honorer le superbe ouvrage du destin [du grec "fatum", qui donna le mot fée], rééditer le précieux ouvrage, et même en faire un nouveau plaidoyer pour une fantasy assoiffée de renouvellement.


La préface d’Isabelle BALLESTER et d’André-François RUAUD est suffisamment claire sur ce point : les cinq contes réunis ici [et revus, corrigés, voire même réécris] par Yves-Louis Joseph BATISSIER en 1864 sous le succulent titre de Nouveau Cabinet des fées, ne prennent leur sens contemporain qu’en mettant en lumière l’état du merveilleux de nos jours, et notamment en France. Car si la féerie a connu une saute d’humeur publique dans les années 70 et 80 [avec notamment, le chef d’œuvre Little, big ou Parlement des fées de John CROWLEY, La Forêt des Mythagos de Robert HOLDSTOCK, les œuvres de Thomas Burnett SWANN, etc.], force est de constater que, depuis, les orcs, les haches et les paladins ont repris leur place sous le soleil éditorial.

Finalement classiques dans le paysage des contes, bien que subtilement décalés et ne manquant pas d’humour, les récits de BATISSIER nous permettent avant tout de démontrer, s’il en était encore besoin, qu’une des sources de la fantasy est déjà contenue ici, et que les contes du XIXe [ANDERSEN, James Mattew BARRIE, Lewis CAROLL et consorts] ont su renouveler des sources pourtant anciennes par un remodelage esthétique et narratif conséquent, délimitant d’ores et déjà les fondamentaux du genre : une inspiration mythologique, des invariants narratifs qui structurent la genèse des textes [tels ces personnages récurrents : héros, adjuvants, actants, etc.], un style épuré et très elliptique, qui permettent d’en faire ressortir une réflexion et bien souvent une morale.
BATISSIER l’explique lui-même fort bien dans sa passionnante introduction, qui prend aussi bien la forme d’un réquisitoire pro-faërique que d’un bestiaire catalogué, indexé et enrichi d’explications et citations. Le Cabinet des fées est un travail éditorial supervisant un autre travail éditorial, réécriture de réécritures puisant elles-mêmes au cœur du matériau mythologique grec, celte, scandinave. La thèse de BATISSIER est peut-être toute entière contenue dans ce poème introductif :

« Pour moi j’ose poser en fait
Qu’en de certains moments l’esprit le plus parfait
Peut aimer, sans rougir, jusqu’aux marionnettes
Et qu’il est des temps et des lieux
Où le grave et le sérieux/
Ne valent pas d’agréables sornettes »

[in Barbe bleue de Charles PERRAULT]

Nous voilà déjà avertis, et un glossaire final achèvera de nous faire plonger définitivement dans le bain de l’imaginaire. N’est-ce pas aussi, au-delà de la qualité avérée des textes du recueil, l’occasion pour un éditeur de rappeler sur quel terreau marche cette littérature de genre, terreau peut-être trop souvent mis en jachère par les auteurs-reproducteurs d’une fantasy peu amène en surprises et en innovations ?
L’occasion, également, de souligner l’apport des femmes [grandes diseuses de contes de fées dans les cabinets mondains de la fin du XIXe], du merveilleux et de l’humour, au genre qui allait un siècle plus tard être cristallisé et stratifié par [TOLKIEN, Fritz LEIBER, MOORCOCK etc.

Quant aux contes eux-mêmes, le doux plaisir de leur lecteur monte crescendo au fil de l’ouvrage.
Dés trois pages tournées, et la conviction acquise qu’on a affaire ici à du très classique, on est déjà surpris par les saillies drolatiques et les trésors d’inventivité déployés par les auteurs de l’époque, sans oublier la qualité des dessins [car l’ouvrage est parsemé des quelques 200 gravures de l’édition d’origine]. La Petite Grenouille verte, premier du recueil, laisse déjà poindre les inspirations que constituent précisément les informations de l’introduction et du glossaire. On a ici affaire à une relecture des fées de porcelaine et à une variation sur l’histoire de la fée Mélusine. Le narrateur, BATISSIER himself, intervient avec fracas dans le texte : « Son fils, sa maison, tous ses sujets éprouvèrent une inquiétude et une douleur si sincères, que je n’entreprendrai point de les décrire. Cette description ne pourrait que nous chagriner, le lecteur et moi. »
Deuxième constat : c’est drôle : « Toutes les Facultés de médecine, tous les empiriques et tous les charlatans avaient inutilement tenté une cure [...] »
On pense à Voltaire. Une surprise nous attend dès la fin de La Petite Grenouille : le second texte sera imbriqué au second. Celui-ci, La Princesse Hébé et le Prince Percin-Percinet, démarre par le choix classique des légendes et religions indo-européennes, ici par l’entremise d’une bonne fée : l’esprit (spiritualité), la richesse [pouvoir] ou la beauté [fécondité].

Les récits continuent à s’imbriquer les uns dans les autres : des ents, des papillons parlants, racontent chacun leur histoire. La Princesse Hébé stigmatise le parcours du conte : une première période qui transforme les personnages avant que la deuxième partie ne les confronte aux difficultés de leurs métamorphoses ; et le style propre : empressé, elliptique, qui insiste sur des détails ornementaux tout en négligeant d’autres développements narratifs, ce qui « met à nu » la structure, et permet donc de distinguer plus nettement les allégories et les morales.

Bellinette ou la Jeune vieille, le conte suivant, aura pour sujet... les enfants pourris-gâtés. On pense énormément au Howl’s moving Castle de Dianna Wynne JONES [devenu par la suite le Château ambulant de Hayao MIYAZAKI ou encore à la fable du Roi et du miroir ; Bellinette est très clairement une allégorie de « la meilleure éducation à donner ».
Le ton et le contexte changent du tout au tout dans les Aventures du Négociant Evaric, qui reprend le mécanisme narratif toujours sympathique du manuscrit trouvé, agrémenté d’exploits maritimes à la Sinbad le Marin. Voilà une nouvelle forme de conte, bien différente, emblématique à nouveau d’un « genre dans le genre », situé géographiquement : le récit de voyage, où l’on rejoint également la Table Ronde, puisqu’il est question de Brocéliande et de Merlin, et les Sagas islandaises.

Le dernier conte, Biribinker, est le plus accompli, le plus surprenant et sans doute le plus drôle [« Je voudrais savoir surtout pourquoi les personnes que je rencontre pour la première fois, et même les concombres, m’appellent par mon nom, et paraissent aussi instruites que moi des circonstances de ma vie »]. Un récit initiatique développé à partir d’une naissance évoquant celle de Zeus et l’emploi d’un nom maudit, auquel est lié un destin parsemé de fées, véritable synthèse des autres contes lus précédemment.


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Cinq merveilleux contes de fée, une plongée abyssale dans la mythologie et le merveilleux, un tas d’ajouts pertinents à des textes qui s’en trouvent éclairés, Le Nouveau Cabinet des fées est un petit délice, qui nous amène à penser la fantasy autrement, de ses racines jusqu’à la promesse de meilleurs bourgeons.
Un des meilleurs volumes de la Bibliothèque voltaïque.