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Publié le 02/11/2008

Le Pianiste déchaîné de Kurt Vonnegut Jr.

[Player Piano, 1952]

ED. TERRE DE BRUME / POUSSIÈRE D’ÉTOILES, SEPT. 2008

Par Nébal

Un jour, oui, un jour, l’humanité tout entière sera bien obligée de l’admettre : meilleur que Kurt Vonnegut, y’a pas. Hélas, il n’est pas forcément évident de se procurer ses ouvrages dans la langue de Molière, bon nombre d’entre eux n’ayant pas été réédités depuis fort longtemps... Heureusement, il y a Terre de brume ; et, histoire de commencer par le commencement, c’est aujourd’hui le premier roman de Kurt Vonnegut qui a les honneurs d’une réédition dans la collection Poussière d’étoiles.


Le Pianiste déchaîné s’inscrit dans une longue tradition d’anticipations dystopiques, et ne manque pas, par certains aspects, de faire penser notamment au Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Nous y découvrons une humanité future largement débarrassée du travail grâce aux machines, et à leur place de plus en plus prépondérante dans la société depuis la troisième guerre mondiale.

L’État-nation n’est plus guère une notion pertinente dans ce monde où les valeurs essentielles sont celles de l’efficacité et de la productivité, et où le patriotisme emprunte le plus souvent l’aspect de l’esprit de corps. Les machines se révélant bien plus efficaces que les humains, dont les erreurs et les faiblesses ne pouvaient que nuire à la production, il en a résulté une scission de la population en deux catégories totalement disproportionnées.
La première, largement minoritaire, est celle des ingénieurs et administrateurs : des hommes au Q.I. élevé, dont la valeur est attestée par un diplôme universitaire, et dont les activités - guère attrayantes - ne pourraient être mieux accomplies par des machines. Pas encore, du moins... La seconde, bien plus nombreuse, est constituée par tous les autres, les innombrables individus au Q.I. moins élevé et dénués de diplômes, qui ont été remplacés par les machines ; pour ceux-là, il n’y a guère que deux possibilités : soit ils intègrent l’armée - mais personne n’est assez fou pour leur confier des armes, il s’agit seulement de les occuper - soit ils font « semblant » de travailler au sein des Brigades de Reconstruction et de Récupération.
L’ennui, c’est que, parmi les « soldats » comme parmi les Recons & Récus, la colère gronde : cette vie sans travail leur apparaît totalement vaine, et ils rechignent, en dépit de la propagande des soap opéras télévisés et de leur relatif confort matériel, à n’être que des consommateurs ; aussi méprisent-ils les diplômés, et plus encore les machines, certains d’entre eux devenant même des « saboteurs » - et l’on ne saurait imaginer crime plus atroce...

Ilium, dans l’État de New York, est une parfaite illustration de ce schéma : dans cette cité industrielle, la division entre les deux classes est matérialisée par un fleuve, les ingénieurs et administrateurs vivant sur une rive, et les « petites gens » sur l’autre.
Paul Proteus est un ingénieur très haut placé au sein d’Ilium Works ; il est aussi le fils d’une des grandes figures du nouveau système. Il a tout pour lui : des revenus confortables, des perspectives de carrière séduisantes, des relations avec tous ceux qui méritent d’être connus, une femme jolie et aimante... Pas d’enfant, par contre, ce qui lui pèse quelque peu. Et il y a bien quelques frictions avec certains « rivaux », en particulier l’insupportable Shepherd, arriviste complet, pur produit de la culture d’entreprise, qui ne supporte pas d’occuper une position inférieure à la sienne. Pas bien grave, rien d’insurmontable... Le vrai problème, c’est que Paul Proteus s’ennuie. Et qu’il a un fond de mauvaise conscience... Quand son ami désabusé Finnerty vient lui rendre visite, la crise s’accentue, et Paul, bientôt, est amené à remettre en cause toutes les valeurs dans lesquelles il a baigné depuis son enfance.

Un cadre assez classique [on notera par ailleurs « l’archaïsme » de l’univers décrit, sans doute déjà sensible en 1952 ; ne vous attendez pas à de brillantes anticipations technologiques dans ce roman tout en diodes et cartes perforées... ce qui a son charme, en même temps !], et une trame qui l’est davantage encore.
Quand il écrit Le Pianiste déchaîné, Vonnegut n’a pas encore pleinement développé sa personnalité littéraire, et on est très loin de l’inventivité et de l’originalité, mais aussi de la qualité d’écriture [au passage, on pourra regretter l’absence de nouvelle traduction ; un dépoussiérage ne lui aurait probablement pas fait de mal...], de ses romans ultérieurs, comme par exemple, Les Sirènes de Titan, Le Berceau du chat, ou l’immense Abattoir 5.

Le Pianiste déchaîné n’en est pas moins une dystopie de bonne facture ; le propos, cynique et dépressif, est souvent pertinent et d’actualité, quand bien même on peut être rebuté par une certaine naïveté dans les aspects les plus luddites du discours ou la valorisation moralisante du travail qui le sous-tend [mais sans doute tout n’est-il pas à prendre trop au premier degré, ainsi que la fin en témoigne...] ; Vonnegut touche généralement juste, livre une critique acerbe, et offre un tableau pertinent des classes populaires et des mouvements sociaux, finalement assez rare en science-fiction. On ne s’étonnera pas, dès lors, de l’enthousiasme qu’a pu manifester, entre autres, un Philip K. Dick pour ce premier roman.

Mais les aspects les plus intéressants du Pianiste déchaîné sont ailleurs, dans ce qui annonce déjà Le Berceau du chat et Abattoir 5 : on peut y relever quelques fulgurances dans l’écriture, quand les néologismes et onomatopées prennent subitement le devant ; c’est particulièrement vrai lors des petites saynètes qui viennent régulièrement interrompre le récit des « aventures » de Paul Proteus et, selon un schéma là encore très classique, nous amènent à suivre les pas d’un touriste visitant l’Amérique, le Chah de Bratpuhr, accompagné de son neveu et traducteur Khashdrahr Miasma, et d’un guide on ne peut plus las, le docteur Ewing J. Halyard.
Persan façon Montesquieu, le gourou, amateur d’alcool sacré et de jolies Américaines, porte un regard franc et cynique sur la société qu’on lui vend, et a le mauvais goût d’appeler un chat un chat. D’où bien des séquences où la satire se fait plus corrosive que jamais, et tout simplement hilarante...

Vonnegut se montre encore plus pertinent, cruel, et donc réjouissant, dans sa démolition en règle du monde de l’entreprise, avec son culte imbécile de l’efficacité et de l’ambition, et son pathétique esprit de corps : le « camp de vacances » des cadres sur l’île de Meadows, avec ses jeux idiots, ses traditions grotesques, sa propagande effrénée et son amusement sur commande, est un cadre de choix pour un pamphlet cinglant et monstrueusement drôle, d’un humour jaune qui n’appartient qu’aux plus brillants des humoristes [autant dire aux plus dépressifs...], et d’une actualité qui fait froid dans le dos...


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Le Pianiste déchaîné n’est probablement pas représentatif du meilleur Vonnegut, tant ce premier roman se montre encore assez classique. Mais c’est une dystopie de qualité, toujours d’actualité un demi-siècle après sa rédaction, et quelques réjouissantes trouvailles enfoncent le clou, situant cette œuvre largement au-dessus du lot commun.