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Publié le 06/02/2011

Le Porte-lame de William Burroughs

[Blade Runner (A Movie), 1979]

ÉD. TRISTRAM, JANV. 2011

Par Nébal

On ne dira jamais assez de bien des éditions Tristram. Après nous avoir régalé, entre autres, de J.G. Ballard et de Hunter S. Thompson, voilà que l’éditeur auscitain publie un inédit de William Burroughs, près de quatorze ans après la mort de l’auteur beat, et non des moindres : en effet, s’il ne nous avait pas été donné de lire en français ce petit livre de 90 pages jusqu’à présent, il ne nous était pas inconnu pour autant ; c’est là que Ridley Scott a trouvé – notamment – le titre de son incontournable Blade Runner… Mais, au-delà de cette anecdote, reste un projet bien particulier, un peu dingue évidemment, et qui vaut nécessairement le détour.


Le Porte-lame se présente comme un scénario de film imaginaire – l’éditeur a d’ailleurs choisi d’orner les pages de l’ouvrage de pellicules qui le traversent en tous sens –, inspiré par le roman The Bladerunner d’Alan E. Nourse, publié en 1974, et dont il reprend personnages et situations ; mais à la sauce Burroughs, bien sûr… Et on y retrouve bien vite les thèmes classiques de l’auteur du Festin nu. Avec moins de folie, sans doute… Mais, à la différence de l’ouvrage culte, dont la publication dans des collections de science-fiction tient un peu de l’exercice de haute-voltige, l’appartenance au genre du Porte-lame ne saurait faire de doute. Le récit se présente d’emblée comme une anticipation passablement dystopique (pour l’essentiel…), présentant une Amérique futuriste absurde, à la fois cauchemardesque et hilarante.

Le problème essentiel, dans cette Amérique de 2014, est – outre celui de la surpopulation, qui ne fait qu’aggraver les choses – celui de la santé publique et de la sécurité sociale, qui a suscité des émeutes meurtrières, scindant la population en deux groupes bien distincts. L’un tient du fantasme réactionnaire et autoritaire, s’incarnant passivement dans le brave Joe Toulemonde aux revenus moyens, nécessairement grincheux, qui en a marre de payer des impôts pour les nègres et les hispanos, et de manière plus vigoureuse dans les maniaques que sont les Soldats du Christ du révérend Parcival, prêts à mettre le monde à feu et à sang. L’autre… eh bien, c’est le reste, les drogués, les lépreux – ou ceux qui font semblant de l’être, parce qu’il vaut mieux être libre qu’être stérilisé (littéralement) et aux ordres. Inutile de préciser quel « camp » a la préférence de l’auteur…

Mais l’exercice de la médecine aussi, du coup, connaît une subdivision, et à la médecine officielle s’oppose une médecine clandestine, qui a besoin de matériel et de médicaments de contrebande. Ce matériel, ces médicaments, ce sont les porte-lames, des adolescents rebelles identifiés à Mercure aux pieds ailés, qui les fournissent aux docs underground. Nous en suivrons plus particulièrement un, Billy, jeune homosexuel du Lower Manhattan ; un porte-lame efficace… qui peut aussi porter autre chose bien malgré lui.

Difficile, cependant – peut-être pas impossible, mais difficile – de réellement déterminer une intrigue dans ce « scénario » (d’autant qu’elle se dédouble aux deux-tiers du texte environ). Le cut-up se fait ici outil de narration filmique, effet de montage. Les séquences s’enchaînent, avec leur propre logique, parfois appuyées d’une voix off venant « éclaircir » le propos, et Burroughs construit un tableau vivant d’une Amérique au bord du gouffre, ou qui a peut-être déjà les pieds dedans, avant d’élaborer véritablement une histoire. Certes, celle-ci n’est pas absente – et rattrape le lecteur en bout de course, pour un final surprenant et non dénué d’une certaine majesté. Mais l’essentiel est ailleurs.

Dans la pertinence et l’humour de la métaphore, sans doute, qui saisissent le lecteur aux tripes, et déchaînent son rire grinçant lors des épisodes les plus ubuesques… ou burlesques, ainsi cette mémorable scène d’opération chirurgicale qui ne manque pas de rappeler l’opération à cœur ouvert du Docteur Benway dans Le Festin nu. Au-delà, Le Porte-lame est d’une actualité certaine, qui à bien des égards fait froid dans le dos…

Mais l’essentiel, c’est aussi cette écriture, incisive, surprenante, admirable – on saluera une fois de plus la traduction de Bernard Sigaud, irréprochable. William Burroughs était bien un immense écrivain, un des monstres sacrés de la littérature américaine du XXe siècle, et Le Porte-lame peut constituer une bonne porte d’entrée à son œuvre.


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On ne fera peut-être pas de ce court texte un chef-d’œuvre – ce n’est malgré tout pas ce que Burroughs a écrit de plus marquant, loin de là –, mais on peut bien qualifier sa publication d’événement. Le Porte-lame est certes fort bref, mais il est d’une densité et d’une puissance qui valent mille pavés. À bon entendeur…