Le Prestige
de Christopher Nolan
[2006]

DVD Warner Bros, JUIN 2007

Par Mr.C

Une lutte à mort entre deux prestidigitateurs anglais de l’époque victorienne, sur la base d’un roman fantastique du talentueux Christopher PRIEST, réalisé avec brio par Christopher NOLAN [« Memento », « Insomnia », « Batman Begins »] : voilà un formidable suspens en costume d’époque, autour d’un enjeu double : qui l’emportera ? et quelle est le "truc" de "L’Homme transporté", ce tour d’illusionniste apparemment inexplicable qui focalise leur rivalité ?


  • Film britannico-américain, titre original "The Prestige"
  • Distribution : Hugh JACKMAN, Christian BALE, Michael CAINE, Scarlett JOHANSSON, David BOWIE, Andy SERKIS...
  • Durée : 2H08

d’après le roman de Christopher PRIEST, « Le Prestige » [1995]


LE SYNOPSIS

A Londres, fin du XIXème siècle, en pleine époque victorienne, le prestidigitateur Alfred Borden est condamné pour le meurtre d’un autre illusionniste, Robert Angier. Celui-ci est mort noyé dans une cuve remplie d’eau pendant l’éxécution d’un tour de magie, en plein spectacle : Borden, qui se trouvait sur place, et dont la rivalité avec Angier est connue, est soupçonné d’avoir saboté le tour.
Attendant l’éxécution de la sentence, dans sa cellule, Borden reçoit le carnet intime d’Angier et commence à le lire.
En flashback, on découvre alors comment Angier et Borden, jeunes apprentis prestidigitateurs, sont entrés dans une lutte à mort suite à un terrible drame : la jeune épouse d’Angier est morte pendant la réalisation d’une illusion qui a mal tourné. Ligotée, plongée dans une cuve remplie d’eau elle n’a pas réussi à se libérer de ses liens. Or Angier soupçonne Borden d’avoir utilisé un noeud différent du noeud habituel...
Décidé à se venger, Angier saborde à son tour un spectacle de son ennemi. Commence alors une surenchère dans l’affrontement, les deux hommes prennant des risques de moins en moins calculés pour faire échouer leurs tours de magie respectifs.

Jusqu’à ce qu’un beau jour, Borden triomphe avec un numéro spectaculaire, celui de "L’Homme Transporté" : sur scène, il disparaît d’un côté de la scène - pour réapparaître instantanément à l’autre bout, devant un public médusé. La chose semble impossible. Angier se jure de découvrir le "truc".

Il commence par trouver une première méthode : utiliser un sosie parfait qui fait son apparition au moment où le magicien s’escamote. Mais cela semble trop simple et s’assurer le silence du sosie pose un problème.
Prêt à tout, Angier dérobe les carnets personnel de son ennemi et finit par obtenir un indice : "Tesla". Il croit alors voir percé le secret, car Tesla est un ingénieur controversé qui aurait mis au point une machine électrique d’un genre révolutionnaire...
Lors d’un voyage à Colorado Springs, aux Etats-Unis, Angier visite les laboratoires de l’énigmatique ingénieur, et parvient à le convaincre de lui fabriquer une machine. Il ignore qu’il a fait fausse route et que la machine de Tesla, si elle fonctionne, repose sur un "truc" radicalement différent. L’affrontement final entre Angier et Borden n’en sera que plus terrifiant et les conséquences pour leur entourage plus dramatiques.


L’ADAPTATION

Christopher PRIEST a publié « Le Prestige » en 1995 et dans les années qui ont suivi, plusieurs propositions d’adaptations cinématographiques ont vu le jour. La plus prometteuse, au goût de l’écrivain britannique, était celle portée par le réalisateur Christopher NOLAN, parce qu’il avait en particulier apprécié le film « Memento », un habile récit construit intégralement à rebours.

Christopher NOLAN et son frère Jonathan ont écrit ensemble l’adaptation qui, pour être très fidèle au roman, en simplifie largement la structure : dans le livre, il existe une deuxième intrigue parallèle, qui met en scène la quête, au XXème siècle, des descendants d’Angier et Borden. Ils cherchent à comprendre les motifs et les conséquences de l’affrontement de leurs aïeux, à travers leurs carnets intimes. Et ce sont eux qui découvrent, peu à peu, les secrets de leurs aïeux et l’horreur qu’ils ont caché leur vie durant.

Les frères NOLAN ont évacués les personnages des descendants mais conservé le principe du récit épisolaire : Borden, en prison, lit le carnet d’Angier, et nous permet de découvrir la naissance et le début de leur affrontement. Quand Angier vole le carnet de Borden, on inverse le point de vue.
Fidèle à l’esprit du roman de PRIEST, l’imbrication des deux carnets permet au film une structure originale, un récit dans le récit qui convient parfaitement à l’univers d’illusion et de faux-semblants des deux magiciens.
Resséré autour de la rivalité des deux magiciens du XIXème siècle victorien, le script n’en est que plus nerveux : une seule époque et deux hommes qui s’affrontent.

La cohérence du film tient également au fait que sa construction reproduit les trois étapes d’un tour de prestidigitation :

  • La promesse, le moment où le magicien montrer quelque chose qui semble ordinaire [mais qui ne l’est pas en réalité]
  • Le tour, le moment où le magicien accomplit quelque chose d’extraordinaire
  • Le prestige, le moment où l’effet de l’illusion est produit.

L’explication de ces trois étapes est l’introduction du film et revient en conclusion. Comme un tour de magie, le film opère suivant ces trois étapes, commençant par un récit qui semble ordinaire, avant de présenter des événements extraordinaire, la fin produisant l’effet de l’illusion : « Vous n’en croirez pas vos yeux... »


LA RÉALISATION ET LES ACTEURS

L’image est superbe : ambiance brumeuse des théâtres victoriens, tendus de velour rouge ; inquiétante centrale électrique dans les montagnes du Colorado. Quelques plans très esthétiques retiennent l’attention : le champ d’ampoules plantées dans la neige, l’ingénieur Tesla traversant le champ électrique, et bien sûr ce plan énigmatique, compréhensible seulement à la fin du film, mais qui sert pourtant de prologue : un amoncellement de chapeau haut-de-forme noir perdus dans la forêt, un plan à la beauté surréaliste façon Magritte.

Les plans sont focalisés sur les acteurs - pas de grandes envolées peter-jacksonienne, ce n’est pas le propos - et ceux-ci sont remarquables. Christian BALE en particulier est un Borden hermétique, de violence contenue en regard noir, aussi impénétrable que le secret qu’il conserve jalousement.
Hugh JACKMAN est plus banal dans son jeu. Mais finalement, cela est sans doute un bon calcul de la part de NOLAN, puisque cette apparente banalité participe du tour de passe-passe final du scénario - celui par lequel l’on comprendra comment lui a mis au point "Le Véritable Homme Transporté" pour surpasser son ennemi. Ajoutons que JACKMAN interprète également le rôle de son sosie, et qu’un habile maquillage permet d’en douter presque, participant du trouble du spectateur.

Deux autres excellents choix de casting : Michael CAINE, ingénieur en illusion, sobre et grave, quasi parfait et surtout, surtout David BOWIE, qui incarne Tesla, le scientifique maudit : quelques apparitions avec une pointe d’accent allemand, glacial et mathématique, à la fois impénétrable et terrifiant. Chacune de ses paroles marque profondément le récit.


LE DOUBLE, LE SACRIFICE ET L’ILLUSION

« Le Prestige » est une oeuvre superbe qui développe plusieurs thèmes chers à Christopher PRIEST, en particulier le double, l’illusion et le sacrifice.

Dans ses romans, l’auteur britannique explora souvent l’idée du double, de l’autre identique, de la géméllité [1]. Par exemple, son dernier roman, « La séparation », conte l’histoire de deux athlètes anglais dans les méandres d’une Seconde Guerre Mondiale uchronique.
« Le Prestige » explore dans toute sa troublante réalité le rapport au double, ce que réalisateur Christopher NOLAN a su mettre en avant dans le film : Angier et Borden sont des reflets en négatifs l’un de l’autre. Magiciens et ambitieux tous les deux, ils sont humainement l’opposé l’un de l’autre, la froide détermination pragmatique de Borden semblant la version sombre de la volonté fière et positive d’Angier.
Le premier se rattache à une tradition manuelle, terre-à-terre, les mains dans le cambouis, presque prolétaire du métier d’illusionniste. Le second porte un nom de scène quasi aristocratique, porte beau et réalise son numéro via l’impalpable magie de l’électricité. L’un semble plus moral que l’autre - mais au final, c’est l’inverse qui se révèle.

L’entourage de Angier et Borden est symétrique : chacun possède un ingénieur qui l’assiste dans ses tours et une compagne. Mais leur affrontement va leur coûter l’amitié des premiers et l’amour des secondes.

Le sacrifice est le prix à payer dans cette course à la surenchère que s’imposent Angier et Norden. Sacrifice de leurs proches [qui les quitte,les trahissent, se suicide, ou sont tués en conséquence de leurs actes] et sacrifices personnels cruels, révélés par l’issue du film.

Lors de "L’Homme transporté", un homme semble "téléporté" dans l’espace en un claquement de doigt - ce qui est scientifiquement impossible. Le "truc" le plus évident semble l’utilisation d’un sosie - on retrouve le thème du double - mais en attendant la révélation finale, il faut se satisfaire avec l’idée qui s’agit simplement d’une illusion...

L’illusion, le faux, la réalité mensongère, c’est l’autre thème abordé : PRIEST l’a traité avec maestria dans des romans comme le fameux [« Monde Inverti » [« The Inverted World », 1974]->168] ou, surt le thème des réalités virtuelles, le formidable [« Les Extrêmes » [« The Extremes », 1974]->181].
En choisissant pour personnages deux "illusionnistes", PRIEST a mis l’illusion au coeur de son intrigue. Et c’est tout le suspense du film de NOLAN qui repose sur cette question : comment font-ils ?
Car il est vite clair que Angier et Borden ont chacun leur "truc" - encore une histoire de double : il y a deux "trucs" différents pour réussir ce tour, ce qui le rend encore plus épatant ; bien malin le télespectateur qui parviendra à en comprendre un seul avant la fin !


TOUTE TECHNOLOGIE SUFFISAMENT AVANCÉE...

Evidemment, la fin du film dévoile les deux secrets. Nous ne les dévoilerons pas ici, pour ceux qui n’ont pas vu le film. Mais on peut en dire quelques mots sans spoiler.

Le "truc" de BORDEN procède d’une astuce finalement "classique" mais étonnante dans sa mise en oeuvre et surtout, là est tout le sel de l’affaire, terrible dans ses conséquences. Car le "truc", pour fonctionner, exige du prestidigitateur une discipline qui marque la conduite de sa vie au-delà de ce que l’on peut imaginer, un "sacrifice" personnel qui frôle la démence et que, par un montage en flashback extrêmement habile, NOLAN met en image avec brio.

On s’aperçoit alors qu’une quantité de petits indices avaient été placés ici et là, dans le récit, une réplique, un détail, des éléments qui mis bout à bout donnaient la solution de l’énigme. On se dit alors que la vérité était sous nos yeux, qu’elle était évidente, et qu’on ne l’avait pas vu. D’où cette phrase récurrente dans le film "Regardez de plus près".

La surenchère est implacable quand se révèle le secret de son rival, Angier. Là encore, nous ne livrerons pas la clé du mystère. Mais il faut souligner qu’elle repousse encore plus loin les idées de sacrifice personnel et de folie déjà présents dans le secret de Borden. La machine de Tesla est une illusion dans l’illusion, puisque, utilisée par un magicien, elle donne l’impression d’illusionner... On avait jamais illustré à la lettre avec autant de cruauté la fameuse phrase d’Arthur C. CLARKE selon laquelle « Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie ».


A VOIR AUSSI :
> L’interview de Christopher PRIEST à propos de l’adaptation de son roman par les frères Nolan
> Le site personnel de Christopher PRIEST


Pour les illustrations © 2007 Warner Bros. Entertainment Inc. All rights reserved.


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« Le Prestige » est un film excellent. De bout en bout, dans une atmosphère légèrement irréelle, l’affrontement d’Angier et Borden est poignant : leur obsession à se détruire l’un l’autre, le suspens créé par l’envie de comprendre leur "truc", la construction imbriquée du récit, tout concourre à la tension.

Ce film est sans doute l’une des adaptations les plus fidèles qu’il m’ait été donné de voir concernant un roman fantastique.



Mr.C


NOTES

[1] Il faut savoir que Christopher PRIEST a deux fils jumeaux, ce qui n’est sans doute pas pour rien dans sa fascination pour le sujet. Lire sur ce sujet le Dossier "Christopher PRIEST, Univers double et Double identité"