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Publié le 21/09/2008

Le Secret de Caspar Jacobi d’Alberto Ongaro

ED. ANACHARSIS, MARS 2008

Par Goldeneyes

Attention, écrivain miraculeux !
Auteur vénitien bénéficiant d’un rayonnement certain dans son pays d’origine mais d’une traduction paradoxalement tardive en France, Alberto ONGARO, après une carrière de journaliste et de scénariste BD - une longue collaboration doublée d’une sincère amitié le lie à Hugo PRATT - s’est illustré dans le domaine des lettres au début des années 80 avec un roman, La Taverna, transposée dans la langue de Molière quelques années plus tard sous le titre La Taverne du Doge Loredan. Les critiques l’ont accueilli comme un chef-d’œuvre mais pas les lecteurs, qui n’ont malheureusement pas rendu honneur au talent remarquable de cet écrivain qui, dès sa première excursion romanesque, faisait montre d’une époustouflante capacité à briser les lieux communs autant qu’à ballotter le lecteur dans les remous d’une imagination aussi fertile que retorse... ONGARO réitère l’exploit cette année avec la publication française du Secret de Caspar Jacobi.

Et le lecteur, de se voir administrer une nouvelle et magistrale claque littéraire.


Depuis son plus jeune âge, Cipriano Parodi fait preuve d’une imagination qui ne semble connaître aucune limite. Tout est prétexte pour lui à créer contes, et mondes imaginaires, à mettre en scène des personnages aux aventures rocambolesques - de façon toute italienne. Il faut dire que le milieu familial dont il est issu lui permet d’entretenir ses frasques d’affabulateur : héritier d’une riche famille italienne de vitriers ayant fait fortune dans le commerce de miroirs, il n’a jamais manqué de rien et, bien que séparé très tôt de ses parents, c’est entre les mains de ses deux tantes, « Cattolica » et « Paganna », aussi antagonistes de nom que complémentaires en affection, qu’il a parfait une éducation sinon libertine, au moins libertaire. Au fil des années, c’est donc naturellement que notre conteur-né endosse le sacerdoce d’écrivain.

Après Les entrepôts turcs, son premier roman, dont le succès lanca sa carrière, Cipriano voit son existence bouleversée par une lettre : il s’agit d’un correspondant avec lequel, même dans ses espoirs les plus fous, il n’aurait jamais cru pouvoir entamer la plus mince relation... Cet homme, c’est Caspar Jacobi. Le soleil brillant du roman populaire. Un astre suprême, qui illumine de son talent et de sa verve inépuisables la littérature mondiale, et ceci, depuis des années. Un modèle, un génie, un Dieu pour Cipriano...
Il n’est pas difficile d’imaginer le sentiment de jubilation qui pénètre notre auteur italien lorsque ce dernier, parcourant d’une main tremblante la lettre qui lui est adressée, découvre que son père spirituel désire le rencontrer, en personne, et l’invite, à cet effet, à le rejoindre sur New York, son lieu de résidence.
Quelles sont les raisons d’une telle invitation ? Cela demeure pour l’instant dans l’ombre... Mais quoi ! L’opportunité est trop belle, trop inespérée !

Cipriano, cependant, hésite, rappelé à la réalité par le souvenir résurgent d’une mystérieuse mise en garde que lui avait adressée, en un lointain passé, une vieille gitane drapée de superstitions, lui prédisant un avenir marqué du sceau du malheur... Mais il en faut bien davantage pour désamorcer la motivation de notre héros italien, chez qui l’intuition a tôt fait de s’effacer devant l’intérêt. Car pour Cipriano, il n’y a aucun doute à avoir quant aux intentions du célébrissime écrivain à son égard : il ne désire le rencontrer que pour son talent ! Et alors que l’avion survolant l’Atlantique le transporte vers New-York et que le destin, comme cousu de fil blanc, le conduit à un embranchement fatidique de son existence, c’est la tête pleine de rêves et de lumineuses perspectives que Cipriano s’apprête à accueillir ce qui ne peut être autre chose - il en est persuadé - qu’une reconnaissance de son pair...
Evidemment, la réalité est tout autre...

Il y a des romans qui ne préviennent pas. Comme ça. Mine de rien. Ils vous tombent entre les mains, l’air de la parfaite innocence... On les entame armé de la naïveté qui précède toute lecture, et puis, à mesure que l’on avance, mot à mot, pas à pas, sur le chemin que nous trace l’écrivain, le miracle se produit, l’alchimie fonctionne, les mots entrent en résonance avec quelque chose d’intime, d’intérieur, de profondément enfoui en nous, et les phrases tapissent notre imaginaire d’un univers insolemment réel, nous le rendant si proche qu’on peut presque le toucher, si familier qu’on peut presque s’y couler ; et la magie littéraire nous élève vers ces sommets d’émotions auxquels aucune autre forme d’art de pourra jamais prétendre...

Le Secret de Caspar Jacobi est de ces textes. Sorte de pierre philosophale littéraire. Matérialisation d’un absolu. Résonance d’une secrète intériorité. Mais mettons un instant de côté ce florilège de pompeux superlatifs et d’absconses paraboles pour tenter de mettre un doigt sur les rouages concrets de ce roman, qualifié par la majorité de ses lecteurs de chef-d’œuvre, et à juste titre.

Premier outil essentiel de ce transport : la prose sublime, aussi sucrée et généreuse qu’un gâteau napolitain, d’Alberto ONGARO, à laquelle Jean-Luc NARDONNE et Jacqueline MALHERBE-GALY, au travers d’une traduction admirable de justesse et de fluidité, ont rendu parfaitement honneur. Travail que le lecteur se doit de féliciter.

Second constat : l’intelligence sémillante qui ne cesse de conduire le récit. Car ne nous y trompons pas. Si Alberto ONGARO se revendique clairement de l’héritage des romans picaresques et des récits d’aventures du 19ème siècle, citant entre autre comme référence un Alexandre DUMAS dont l’ombre plane incontestablement sur les personnages que nos héros-écrivains mettent en scène au sein de leurs histoires, le sujet premier du Secret de Caspar Jacobi demeure une préoccupation nettement moins « versatile » : l’acte de création littéraire. En ce sens, le roman trouvera un écho particulier chez cette mince frange de lecteurs bénéficiant du statu supplémentaire d’écrivain. Car les arcanes de la création littéraire sont ici au cœur de l’intrigue, décortiquées, analysées, mises en exergue sans pudeur : la motivation qui dirige la vie de nos deux protagonistes est de construire des histoires, et ils nous délivrent tous les rouages, tous les composants, les artifices, les procédés de cet art demeuré jusqu’alors caché à nos yeux... Au-delà de l’intrigue diabolique qui lie Cipriano à son mentor Caspar, et à la suite de laquelle le lecteur court littéralement, talonné par une impatience perfidement cultivée par ONGARO, c’est à une plongée fascinante dans le laboratoire des idées et de la création / réalisation littéraire que le lecteur est convié.

Dépassant ce sentiment positivement voyeuriste de pénétrer une espèce d’arrière-salle secrète sur laquelle jamais le rideau n’a été levé, le lecteur s’enfonce dans un univers de plus en plus instable, de moins en moins cohérent, et au sein duquel les frontières entre imaginaire et réalité finissent par s’abolir sous l’effet d’une imbrication progressive inextricable... Les personnages romanesques jaillis de l’imagination foisonnante de Cipriano, notre narrateur, semblables à des prolongements de sa propre individualité, adoptent de plus en plus de consistance et de réalité à mesure que le récit avance... Si bien que le lecteur finit par être en proie au doute le plus cruel, tiraillé par l’incertitude la plus désarmante : Qui est qui ? Rejoignant la multiplicité des visages ou personnalités qu’un Antoine VOLODINE est capable d’endosser au travers de ses romans rattachés au Post-exotisme, Alberto ONGARO s’inscrit dans la même démarche d’ambiguïté identitaire, ne faisant qu’élargir la perspective séparant et unissant tout à la fois l’auteur, le narrateur, le lecteur, et, comble du comble avec ce présent roman, les personnages fictifs que le narrateur, Cipriano, crée lui-même...

Qui est qui ? Et subsidiairement, qu’est-ce qui est réel ?

Tout au long du roman, Alberto ONGARO joue donc avec son lecteur comme un marionnettiste avec son pantin. Il nous mène par le bout de ses cordelettes, manipulant à foison, nous orientant sur telle piste, nous assurant dans telle conviction pour mieux nous faire choir de nos certitudes. Le secret de Caspar Jacobi égrène de ce fait les rebondissements, les surprises, cultivant la tyrannie du doute, s’évertuant à épuiser tous les possibles susceptibles d’expliciter la relation unissant Caspar à Cipriano, et, au-delà de cette relation, la nature de l’existence même du narrateur dont l’essence profonde ne nous sera révélée qu’à la toute dernière ligne du récit, en guise de vertigineuse chute, et comme une cerise d’extase déposée sur le sommet d’un gâteau littéraire au goût malice.


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Les mots manquent pour rendre toute la profondeur, l’intelligence, la justesse, la pétillante exubérance de cette œuvre miraculeuse qu’est Le Secret de Caspar Jacobi.
Un roman qui passe entre vos mains et incruste en vous une empreinte durable, indélébile ; qui touche aux rouages essentiels, intimes et complexes de la création littéraire et soulève bien des interrogations quant à la nature même de l’écriture, de son but... Il est émouvant de se dire qu’en Italie, à Venise, Alberto Alberto ONGARO, du haut de ses quatre-vingt-trois ans, poursuit son long travail, infatigable sage amoureux de la création. Et nous, lecteurs attentifs, d’entendre le miracle lointain de sa plume grattant le papier pour nous abreuver de ces élans littéraires revigorants qui bouleversent nos confortables certitudes.

Un auteur à découvrir absolument.
Un chef-d’œuvre à dévorer.