Première publication le 10/06/2007
Publié le 11/05/2010

Le Trône d’ébène de Thomas Day

Naissance, vie et mort de Chaka, roi des Zoulous

ED. LE BELIAL’, MAI 2007
REED. FOLIO SF, AVR. 2010

Par Mr.C

Chaka Zoulou fut, dans les années 1820, un stratège et un conquérant comparable à Alexandre Le Grand, unifiant les tribus du Natal [dans ce qui ne s’appelait pas encore l’Afrique du Sud], et établissant l’Empire Zoulou qui allait donner tant de fil à retordre aux colons britanniques.
Thomas Day conte son épopée - à peine romancée - sous la forme d’un récit d’initiation, avec la retenue pleine de mysticisme d’un griot africain.


« Nous, zoulous ! avons une prophétie.
Elle dit qu’un jour un enfant aux grands pouvoirs naîtra et qu’avec lui s’ouvrira une ère durant laquelle « amazoulou » signifiera terreur et mort pour tous les peuples du pays n’guni et des pays voisins, jusqu’à la mer, au sud, à l’ouest et à l’est, jusqu’aux Montagnes-de-la-Lune, au nord.
 »

Le jeune prince des Zoulous, Senza N’gakona a quatre épouses, mais aucun héritier mâle. Il prend donc une cinquième femme, Nandi et commet la faute de la féconder avant la cérémonie du mariage. Un garçon, grand et vigoureux dès la naissance, naît. Il est nommé Chaka, « parce que c’est le bruit de la lance, quand projetée de moins de trois pas elle trouve et déchire le coeur de l’ennemi. »
Mais, passées quelques lunes, les premières épouses de Senza N’gakona donnent naissance à leur tour à des garçons. Décidées à ce que leurs fils soient les seuls héritiers du trône, elles menacent de révéler la faute de Senza, et l’oblige à exiler Nandi et son fils.

Ainsi commence la vie de Chaka, marquée par le rejet d’un père, l’exil, les railleries et les coups des autres enfants. Il ne sait pas encore que la sorcière Isangoma - que l’on dit « plus âgée que le plus ancien des arbres de la forêt du mont Mwénezi » - a confié à sa mère, deux jours après sa naissance, qu’il était peut-être l’enfant de la prophétie...

Comme il l’avait fait avec le personnage de Miyamoto Musashi dans La Voie du sabre, Thomas Day s’approprie un personnage historique d’une époque et d’une région du monde suffisamment lointaines pour posséder sa légende propre : Chaka a effectivement (consultez vos encyclopédies) unifié les tribus du sud de l’Afrique et bâti un Empire, grand comme 4 fois la France, à force de batailles sanglantes et d’autoritarisme.
Il est vrai que le personnage est fascinant : protégé par les Dieux, doué d’un sens tactique indéniable, il est tout à la fois cruel et raisonnable, courageux face à l’ennemi et mal à l’aise face aux femmes, plus malin que ne le croient les Anglais et plus fou que ne le croient les Zoulous. Il y a chez cet homme la ruse d’Ulysse, le sens stratégique d’Alexandre Le Grand et la cruauté démente de Caligula.

Cependant, Thomas Day a visiblement décidé de retenir les chevaux : tout en sobriété, et presque sur le ton de la tradition orale, il conte l’épopée de Chaka avec la voix posée, abordant les éléments magiques (la prophétie, les Dieux africains, la sorcière Isangoma) de la même façon que d’autres proprement historiques. Du sexe, de la violence, il y en a (nous parlons tout de même de Thomas Day), mais les aspects les plus gores ou les plus crus participent totalement de l’intrigue et jamais l’auteur ne surjoue comme il a pû le faire dans le passé dans d’autres livre.

Au fur et à mesure qu’évolue la confrontation avec les Anglais, des dates et des noms de lieux apparaissent, alors qu’on évoluait jusque là dans un monde sans rapports concrets avec notre réalité géographique ou temporelle. On sent une volonté de faire évoluer le style de la narration vers un mode plus occidental comme pour accompagner l’arrivée des Occidentaux et la fin d’une époque d’innocence - et on peut regretter que cette évolution ne soit pas suffisamment marquée, ce qui donne aux derniers chapitres du roman un ton légèrement impersonnel. Mais le parcours initiatique de Chaka, ado mal-aimé, guerrier insatiable puis Empereur fou, possède un souffle surprenant.

Les évocations divines sont très réussies, d’une simplicité poétique toute africaine, et font regretter que cet aspect du livre ne soit pas plus épais parce qu’elles renvoient aux racines du continent qui vit les premiers hommes, et font entrevoir la réalité d’un monde qui commençait alors à disparaître, un monde où Crocodile-Aux-Yeux-D’Émeraude, Marabout-haut-comme-un-arbre ou Serpent-Des-Eaux-Vives n’étaient pas simplement des créatures mythiques imaginées par les adultes pour effrayer les enfants - mais bien des êtres aux dimensions exagérées, vénérables et beaux, conscients de leur affaiblissement face à la naissance de la "modernité", complètement "miyazakiens" comme le reconnait l’auteur lui-même en introduction.


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Ceux qui avaient apprécié la veine médiévalo-japonaise de Thomas Day retrouveront ses talents de conteur et sa facilité à digérer l’Histoire, les coutumes, les légendes et le vocabulaire d’une civilisation.
Ceux qui ne goûtaient pas les excès de langage ou la crudité de certains de ses précédents textes trouveront ici l’occasion de réviser leur jugement sur l’auteur.
Faites l’essai : chez votre libraire, lisez les premières pages du roman - il est fort probable que vous serez accroché.