C’est pas pour me plaindre, mais je constate tout de même qu’on me fayotait vachement plus quand j’étais critique. On me payait plus souvent à bouffer, aussi. Et moi qui, durant mes dix années d’office, m’interrogeais sur le pouvoir de la critique !

En vrai, c’est un peu de ma faute. Je dois dire que je m’accommode mal des prédilections incestueuses de notre petit milieu. Auteur, critique, voire même éditeur et tout ça, en même temps… je n’ai pas la moelle d’un cumulard. Notez, je ne juge pas. Mais déjà que je me demandais régulièrement si, des fois, je n’avais pas un peu retenu mes coups en chroniquant le bouquin d’un auteur ou d’un éditeur que j’aimais bien, alors imaginez un peu le supplice d’être juge et parti pour un couillon dans mon genre.

Soit dit en passant, c’est d’ailleurs moins le juste mépris que pourraient susciter mes émois déontologico-mord-la-moi qui me vaut ma diète prandiale, qu’un regrettable effet de bord spatio-temporel. En se signalant non plus comme critique mais comme auteur, on quitte le temps de l’immédiateté (voire celui de l’anticipation), pour le temps ralenti, lithique. Celui de la vie des pierres, comme dirait Lehman. Je m’explique. Quand un critique dit à un éditeur « Mon pote, je t’ai mitonné une chronique au petit poil. », il s’entend répondre : « Génial, je lirai ça la semaine prochaine, alors ! ». Quand un auteur dit à un éditeur « Mon pote, j’ai une idée d’enfer ! », on ne lui répond rien, car l’éditeur est une engeance généralement bien élevée, mais eût-il été télépathe, l’humble fictionneur se serait entendu dire « Bon ben… super ! On s’en reparle dans huit mois. ». Pardon, je digresse.

« Gresse ! »

Le pouvoir de la critique, donc. Je me suis fadé un certain nombre de débats, sinon stériles du moins carrément casses-burnes sur les plus fréquentables des fora, comme disent les snobs. Vieux serpent de mer gonflable en caoutchouc de la communauté communautaire des genres, la question de la légitimité de la critique revient avec la même périodicité lassante que les choux de Bruxelles à la cantine. Il en ressort généralement un profil intéressant de son auteur, créature chétive et envieuse que sa nature atrabilaire et l’ingratitude de son physique privent d’une vie sexuelle épanouissante. Pas grave ! De toute façon, il n’a pas de couilles ; notamment celles pour s’atteler à l’écriture du Grand Œuvre qu’il appelle de ses vœux. Ce fantasme de bouquin qui aura tout bon et que pas un seul de ces clampins d’écrivains ne semble foutu de pondre. Lors de ces pénibles joutes publiques, il n’apparaît généralement à personne que lire est un talent au moins aussi chichement prodigué que celui d’écrire et qu’on peut avoir reçu l’un sans recevoir l’autre. Il suffit pourtant, pour s’en convaincre, de partir à l’assaut des blogs étiques où le commentaire floconneux tient lieu d’avis. Et de même que la maîtrise de la graphie nourrit d’indues aspirations hugoliennes, le simple fait de savoir déchiffrer l’alphabet peut entretenir l’illusion désastreuse que l’on sait lire. L’exemple, il est vrai, vient souvent d’en-bas, lorsque l’élite de la profession rote son andouillette de chez Lipp et hoquette inexplicablement d’une joie indifférente devant l’indigence objective d’un Lévy ou d’un Musso ou feignent de ne pas voir la fainéantise de Beigbeder que parce qu’il a les meilleurs plans coke de la Rive Gauche. Encore que, sur ce point, les avis divergent.

« Verge ! »

Or la critique est une affaire sérieuse et, paradoxalement, critiquer c’est faire œuvre d’écriture. C’est raconter une histoire : celle de la rencontre entre un livre et un lecteur. Oui, une critique, c’est une histoire d’amour. Parfois torride et passionnée, parfois timide. Ça peut-être un simple béguin, une tendresse assumée ou même un rendez-vous manqué. Truisme, dès lors, que de dire qu’il va falloir du sentiment. Qu’il va falloir l’exprimer et pour cela le comprendre.

Aussi, le critique se doit de cultiver cette étrange capacité à disséquer ses émotions de lecture, il doit écouter sa propre voix en même temps que celle de l’auteur. Son devoir est de remonter à la source de ses sensations. Si d’aucun pensaient encore qu’il est une pute, perdu ! Il est, au contraire, un amoureux perpétuel !

En découle nécessairement un certain nombre de malentendus. Quiproquos courtelinesques, marivaudages incompris ou claquements de portes à la Feydeau. Les sentiments, ça fait ça, des fois. On s’agite, on s’excite… à l’occasion, ça peut même faire se sentir vivant. Alors c’est beau, c’est doux, c’est super chouette, mais c’est écœurant et mièvre. Chiant comme le bonheur des autres, si on n’est pas foutu de le mettre en scène. On va devoir y mettre du cœur, un peu de savoir faire, du suspense aussi. Faut pimenter l’affaire, exsuder la passion. Faut de la tripe ! De la couille ! Ça doit sentir le foutre et la crevette. On veut du vrai, du vécu ! De l’après aussi. De la clope au pieu et du pète sous les drap, de la chaussette sale qui traîne. Voilà une rencontre littéraire ! Et on veut tout savoir ; l’inavouable et l’à peine dicible.

« Cible ! »

Critique est un métier à hauts risques. Sans parler des menaces physiques ou de la poursuite de rancœurs tenaces, c’est la seule profession où celui pour qui vous vous donnez tout ce mal se croit autorisé à vous insulter. Pas eu de fils de pute ni d’enculé lorsque j’officiais mais, par exemple, on m’a traité d’antisémite pour avoir justement ricané sur l’inanité de Si c’était vrai… On a aussi pressenti en moi un crétin et un nuisible. Il est vrai que c’était sous la plume d’un auteur défrisé par une de mes chroniques. Ce qui, au vu de ma démonstration, semblerait disqualifier ses propos, si ce n’est qu’il concluait le délicieux échange de mails que nous avions eus par cette phrase que je cite sans craindre de déranger mon ulcère de l’éthique, puisqu’elle comporte elle-même une citation : « Ce qui m’ennuie chez ceux qui s’improvisent critiquent, c’est qu’ils confondent critique et avis. Or, comme le disait l’inspecteur Harry, “les avis, c’est comme les trous du cul, tout le monde en a un“. » (Pour éviter toutefois que mon éthique ne suppure, j’ai préféré conserver la faute d’orthographe). C’est vrai qu’il n’a pas tort l’animal ! Les avis, tout le monde en a un. Et j’ai le droit (mais vous aussi vous l’avez. Rassurez-vous.) de ne rien en avoir à foutre.

Et, croyez-moi, je m’en tamponne de savoir que Decimator X qui tient un skyblog dans lequel il recense ses lectures ou que Tati Tartoprune qu’a son blog sous wordpress ou ce qu’elle raconte sa life aient vachement aimé tel ou tel livre. Même si c’est un des miens. En d’autres termes, je m’en fous de leurs vies ! Elles ne m’intéressent pas. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de savoir si on a aimé mon livre ou ma nouvelle. C’est de savoir ce qu’on a partagé chacun de notre côté du texte. Ce que je veux, c’est lire une histoire, à mon tour. Celle de cette putain de rencontre. C’est ça, une critique, et pas autre chose ! Ah bah oui ! Ça demande un peu de boulot, d’investissement. De conscience d’écrire en sachant qu’on va être lu. C’est donc bien ce que je disais : la critique est un travail d’écriture. Une forme de fiction en somme. Et lorsque je dis ça, ne croyez pas que je divague.

« Vague ! »

Les vengeurs masqués traqueurs de critiques s’imaginent souvent que le pied intégral c’est la démolition d’un livre. Au début, oui. Parce que c’est le plus facile à faire. C’est un moyen de se faire briller à bon compte et de faire le malin. Et puis, avec le temps, on s’aperçoit que c’est aussi terriblement frustrant. On ne sert ni le livre, ça c’est une évidence, ni le lecteur ni soi-même. On a cédé au Desproges qui sommeille en chacun de nous, mais on n’a rien fait partager.

Une critique, disais-je plus haut, c’est une forme de fiction qui, comme toutes les fictions repose sur un pacte tacite entre l’auteur et le lecteur. Ce dernier accepte de croire en la bonne ou mauvaise foi du premier et en échange, celui-ci s’engage à lui offrir un séjour dans son propre univers de lecteur. C’est un acte d’une totale impudeur. C’est laisser le premier rustre venu piétiner les plates-bandes de son petit jardin candidien, que l’on cultive avec tant d’attention. Toute autre tentative de rapport de lecture qui ne laisserait pas ouverte cette porte de l’intime est aussi vaine et mensongère que le cahier des charges de la Ligue de l’Imaginaire. J’aime/j’aime pas ce n’est pas de l’intime. C’est seulement la surface des sentiments. Une détestation ou une grande passion réclame qu’on se dépoile, qu’on prenne des risques – y compris celui de se tromper. Dès lors, non seulement l’acte est légitime mais on peut même parler d’œuvre. L’échange, après tout, est équitable : auteur et critique ont offert un peu d’eux-mêmes en pâture au public, ils sont assez frères de sang pour se donner mutuellement le droit d’exister. Et de fait, l’un n’existerait pas sans l’autre. Pas dans un monde où ignorer, c’est détruire.

Michel Houellebecq – celui qu’aux scouts on appelait Moufette Exultante – disait avant son Goncourt qu’il redoutait les critiques de certains « bons lecteurs ». Il y en a sans doute autant que de bons auteurs (je laisse l’estimation de leur nombre à votre seule appréciation) et ils se méritent les uns les autres. À charge ou à décharge, la critique reste un révélateur pour peu qu’elle n’oublie pas de rester à sa place.

À l’heure des jugements à l’emporte pièce, des attributions d’étoiles, de navets ou de razzies en guise de réels compte-rendus de lecture ; lorsque l’avis de Pimprenelle ou d’Enculator twitté en 140 caractères devient le maître étalon, il convient de se rappeler que l’indigence appelle l’indigence, même si 140 caractères, c’est 135 de trop pour parler de la plupart de la production actuelle. Oh ! Il doit bien rester quelques (rares) raisons de garder la foi, mais au fond, vous avez raison ! Le critique est une créature aigrie, car du haut de sa vigie, elle voit la tempête de la médiocrité se lever et ne peut que crier son ultime désarroi dans le désert : « Au secours ! Rendez-moi mon élitisme ! »


Eric Holstein est chef de rubrique et éditeur pour ActuSF.com. Durant près de quinze ans, il a été directeur de production de OUI FM. Son premier roman, Petits arrangements avec l’éternité est paru aux éditions Mnémos en septembre 2009. Son deuxième, D’or et d’émeraude est à paraître en février 2011.


Mr.C