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Publié le 15/06/2007

Le chevalier [Le Chevalier-mage, T.1] de Gene Wolfe

[The Knight, 2004]

ED. CALMANN-LEVY, OCTOBRE 2005 - REED. LIVR DE POCHE, JUIN 2007

Par Arkady Knight

Un adolescent américain se retrouve, sans explication, dans un monde médiéval peuplé d’elfes et de géants. De rencontres en mésaventures, il se fixe rapidement l’objectif de devenir chevalier. Mais rien n’est simple dans son nouvel univers...


PRIX DU CAFARD COSMIQUE 2006

Nous nous plaignions il y a peu de l’obscurantisme qui règne sur les présentoirs de fantasy actuels où parmi des pièces de boucherie passablement répugnantes il devient de plus en plus difficile de repérer des morceaux de choix. Et comme si nous n’étions pas assez envahis comme ça par les elfes et les chevaliers de tout poil, voici que débarque la collection fantasy de Calmann-Lévy. Bien que leurs couvertures ne témoignent pas vraiment d’une volonté de cibler autre chose que le public d’adolescents drogués aux trilogies et aux décalogies millimétrées, la note d’intention de Sébastien GUILLOT, le directeur de cette nouvelle collection, laisse augurer d’une démarche commerciale un peu plus intéressante - pour résumer : offrir une fantasy de plus haute tenue littéraire et plus diversifiée dans ses thématiques.

L’un des trois premiers titres proposés - et le plus alléchant - est « Le chevalier » de Gene WOLFE, premier volet d’un diptyque [ou d’une trilogie en deux tomes comme aime à le dire son auteur].

Le point de départ en est simple : un adolescent américain se retrouve propulsé dans un monde médiéval peuplé de chevaliers, d’elfes et de géants. S’ensuit un récit d’initiation pour ce brave garçon. Cette approche assez convenue rappelle de nombreuses œuvres de « L’histoire sans fin » de Michael ENDE aux « Chroniques de Narnia » de C.S. LEWIS [qui semble être après TOLKIEN le nouveau leitmotiv des 4e de couvertures] en passant par « Un Yankee à la cour du Roi Arthur » de Mark TWAIN. Ce thème éculé ne fait franchement guère plus envie et seul le nom de Gene WOLFE, auteur majeur et trop méconnu des sphères de l’imaginaire, fait tourner la première page.

Il devient ensuite rapidement apparent que Gene WOLFE ne suit pas la trace de ses prédécesseurs et ne se lance ni dans une fantaisie d’imagination débridée propre à séduire des enfants en bas âge, ni dans une parodie loufoque se basant sur un quelconque choc des cultures.

Le héros narrateur, Messire Able du Grand Cœur, n’évoque qu’à très peu de reprises son Amérique natale et se fond au paysage local comme s’il en était issu. Tout juste sait-on de son passé que sa mère est morte quand il était jeune et qu’il vit dans l’ombre d’un grand frère protecteur. Les raisons de sa téléportation dans ce monde médiéval restent d’ailleurs très obscures.

Messire Able a donc tout du jeune héros basique d’un roman de chevalerie initiatique, naïf et volontaire, et qui sort d’une enfance plutôt réservée.

En revanche, au lieu d’appliquer un schéma narratif traditionnel et linéaire, Gene WOLFE plonge son héros dans une succession d’aventures qui se succèdent au gré de ses pérégrinations. Succession tellement hétéroclite qu’il devient pratiquement impossible de prévoir ce qu’il va se passer d’une page à l’autre. Cette désorientation est d’autant plus accentuée par la narration de Messire Able qui n’hésite pas à se montrer elliptique, à passer du coq à l’âne, à oublier de raconter la fin de certains passages, à faire des réflexions en se basant sur des événements non encore survenus... Si cela risque de rebuter un certain nombre de lecteurs, cette narration chaotique s’avère pourtant un réel plaisir de lecture tant les aventures de Messire Able sont délectables et rehaussées par le style envoûtant de Gene WOLFE, qui avait déjà fait preuve de sa capacité à narrer un récit subjectif d’une manière très belle dans sa trilogie en cinq tomes du « Nouveau soleil de Teur ».

Au-delà de ce simple plaisir de lecture dont il serait impoli de dévoiler la moindre des facettes [tout au plus, j’avouerai une préférence personnelle pour le caractère obtus du héros, pour les personnages de Gylf et Mani et pour les facéties polissonnes de Baki et Uri], il y a surtout l’univers créé par Gene WOLFE.
Celui-ci s’installe en filigrane des aventures de Messire Able et est, pour ma part, un univers des plus rafraîchissants en ces temps répétitifs.

REFERENCES NORDIQUES ET HEROS MYTHOLOGIQUE

À la différence de trop d’auteurs actuels qui se basent sur un univers « à la TOLKIEN » ou sur des souvenirs erronés de cours d’histoire, Gene WOLFE prend en modèle la mythologie nordique et décrit un univers basé sur sept mondes hiérarchisés verticalement : Elysion, Kléos, Sciel, Mythgarth, Aelfrie, Muspel, Niflheim. On y retrouve les elfes, les géants, les humains, les dragons et les dieux.

De nombreux noms propres renvoient à des références nordiques : l’épée Eterne forgée par Weland et recherchée par Messire Able renvoie à Balmung l’épée de Sigmund forgée par Wayland ; le Père-des-Batailles renvoie directement à Odin et le chien Gylf renvoie probablement à Freki et Geri les deux loups d’Odin ; la princesse Idnn évoque Idun la déesse de la jeunesse éternelle ; Jotun renvoie à Jotunheim le pays des géants, Hymmir et Gilling étant également des géants célèbres de la mythologie nordique ; etc. Il est donc conseillé de jeter un œil aux grandes lignes de la mythologie nordique pour vraiment apprécier le fondement et l’originalité de la création de Gene WOLFE.

Et si Gene WOLFE s’attarde finalement peu sur le détail de ce monde, c’est parce qu’il se concentre sur un des éléments essentiels de la mythologie nordique : le Héros. En s’astreignant à rendre chevaleresque son comportement, en se dotant d’une quête personnelle, en allant au devant des dangers, en bravant la mort, Messire Able se forge un parcours de héros similaire à celui d’un Einherjar [guerrier mort au combat suite à de grands actes de bravoure, puis recueilli par les Valkyries pour être envoyé au Valhalla pour renforcer les troupes d’Odin dans l’attente du Ragnarok et du combat contre les Géants de glace].

La sobriété du titre résume donc parfaitement la volonté de l’auteur. Loin de raconter un récit épique ou de décrire dans le détail un monde imaginaire, Gene WOLFE place son héros dans un contexte mythologique pour ressusciter l’essence du récit de héros telle qu’elle l’était dans ces récits immémoriaux.

Et en choisissant comme personnage un adolescent de notre époque, il s’interroge sur la portée universelle de la fascination exercée par l’archétype du héros. « Le chevalier » s’inscrit donc comme une synthèse entre les mythes d’autrefois et les rêves d’aujourd’hui [le terme « able », en anglais « capable », renvoyant à l’apprentissage du héros mais aussi au domaine des songes où on peut tout faire], prouvant ainsi, s’il en était besoin, de l’intemporalité de ces mythes. C’est là l’une des nombreuses réussites de ce roman prenant et terriblement attachant.


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Il reste à voir ce que nous réserve le second opus, sorti fin 2004 outre-atlantique, qui s’attaque à l’aspect magique de l’archétype du héros. De nombreux points restent en suspens à la fin du "Chevalier", et la plupart le resteront certainement jusqu’au bout. Mettons de côté pour mémoire les plus intriguants : le rôle du frère du héros auquel Messire Able s’adresse dans sa narration et dont on apprend dès le premier paragraphe qu’il est présent lui aussi dans ce monde imaginaire ; et celui de Michael, mystérieux chevalier ailé venu de Kléos au nom curieusement contemporain. Les réponses bientôt [peut-être].

En attendant, on est quelque peu rassuré par la venue de cette nouvelle collection de fantasy qui démarre de belle manière avec ce roman atypique, l’un des plus importants de l’année [pour ne pas dire plus].

Il sera également intéressant de voir quel accueil va être réservé à cet ouvrage dans lequel l’absence de souffle épique et de repères carthésiens risque de désarçonner un tantinet les habitués des bouchers d’en face.