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Publié le 10/10/2004

Le clan des Otori T.3 : La clarté de la lune de Lian Hearn

[Brilliance of the moon]

ED GALLIMARD, FEVRIER 2004

Par K2R2

Le battage médiatique organisé depuis quelques années autour du phénomène Harry POTTER a ceci d’agaçant, qu’il masque en grande partie le formidable dynamisme de la littérature jeunesse de ces dernières années. Heureusement il existe encore quelques écrivains qui réussissent à sortir leur épingle du jeu, ce fut le cas de Philip PULLMAN avec "A la croisée des mondes" ou bien encore de William NICHOLSON avec "Le vent de feu".


Nouveau coup marketing ou pas, Gallimard a encore une fois frappé très fort avec Le clan des Otori de Lian HEARN, qui remporte depuis un peu moins de deux ans un très fort succès en librairie et pas seulement auprès des adolescents, cible privilégiée au départ par l’éditeur. "La clarté de la lune" clôt la trilogie de façon magistrale et comble les lecteurs impatients de découvrir la conclusion des péripéties de Takeo Otori.

Petit résumé des deux épisodes précédents :

Dans un Japon médiéval mythique et largement fantasmatique, le jeune Takéo grandit au sein de la paisible communauté des invisibles. Jusqu’au jour où Iida, l’impitoyable chef du clan Tohan, réduit en cendres le village de Takéo et massacre toute la population. Sauvé par sire Shigeru, du clan des Otori, alors ennemi juré des Tohan, il est recuilli puis adopté par cet homme providentiel. Commence alors un apprentissage long et difficile sur la voie du sabre et de la plume. Mais rapidement Takéo se découvre d’étranges dons, qui ne semblent guère étonner Sire Shigeru mais au contraire servir ses desseins de revanche sur les Tohan.

Alors qu’il progresse chaque jour davantage vers la voie de la compréhension de ses origines et de son avenir, Takéo fait la rencontre de la belle Kaede Shirakawa, la jeune femme promise en mariage à son père adoptif. Une idyle naît entre les deux jeunes gens sans que cela ne trouble outre mesure sire Shigeru. Lentement, mais sûrement, ce dernier semble organiser une stratégie longuement mûrie, qui lui permettra de rétablir la suprématie du clan des Otori sur les trois pays.

Takéo apprend ainsi que son père biologique, assassiné alors qu’il était enfant, était un guerrier appartenant à la Tribu, une organisation secrète spécialisée dans les missions d’espionnage et d’assassinat pour le compte des clans les plus puissants. C’est la raison pour laquelle le jeune homme a hérité d’étranges pouvoirs, proches de la sorcellerie. Des pouvoirs que Sire Shigeru semble bien vouloir mettre à profit dans ses plans. Mais apprenant l’existance de Takéo, la Tribu entend bien faire prévaloir ses droits et récupérer le jeune homme pour le former et le garder sous sa coupe.

C’est alors que tout va de mal en pis, Sire Shigeru est lâchement assassiné tandis que Takéo est enlevé par les Kikuta, la redoutable famille dirigeant la Tribu. Séparé de Kaede, abandonné par les Otori, qui profitent de la mort de Shigeru pour s’emparer du pouvoir, Takéo doit se soumettre. Mais avant il vengera la mort de son père adoptif en trucidant à l’issue d’une mission suicidaire le responsable de cette trahison, à savoir Iida, le chef des redoutables Tohan. Aprés plusieurs mois d’entraînement intensif, où Takéo développe et apprend à maîtriser ses fabuleux talents d’assassin, le jeune homme décide de s’enfuir et de revendiquer son héritage Otori, comme le souhaitait sire Shigeru. En plein hiver, Takéo part donc en quête d’une armée qui l’aidera à reconquérir ce qui lui revient de droit. C’est au temple de Terayama qu’il trouvera le soutien nécessaire à son entreprise, ainsi que Kaede, venue le rejoindre et qu’il épouse immédiatement, au risque de provoquer la colère des autres clans.

C’est ainsi que débute le troisième tome de cette trilogie

"La clarté de la lune", opus fort attendu par de nombreux lecteurs et que je me suis fait un plaisir de dévorer pour vous. S’il faut en croire la prophétie annoncée à Takéo par une prêtresse de la secte des invisibles, à laquelle Takéo appartenait à l’origine, le jeune homme connaîtra quatre victoires et une défaite avant de recouvrer son héritage et d’étendre son pouvoir sur les trois pays. Soutenu par les moines guerriers de Terayama et par les nombreux guerriers Otori venus rejoindre son armée, Takéo décide de s’emparer du domaine de Maruyama, dont Kaede est l’héritière.

A l’issue d’une bataille épique, il prend possession du territoire et élabore rapidement une stratégie pour attaquer Hagi, fief des Otori et place forte occupée par ses propres oncles, qui se sont lâchement emparés du pouvoir après la mort de Sire Shigeru. Mais Takéo, s’est fait de nombreux ennemis parmi les clans et la Tribu a juré de l’éliminer.

Ce résumé des événements et de la trame globale peut paraître indigeste, mais il reflète mal toute la complexité et toute la finesse de l’histoire imaginée par Lian HEARN. La narration reste assez classique, centrée essentiellement sur Takéo et Kaede, alternant de temps en temps avec d’autres personnages, secondaires mais pourtant essentiels à la compréhension globale du récit.

Comme dans les tomes précédents Lian HEARN ménage assez habilement ses effets, même si les éléments de surprise sont beaucoup moins importants qu’auparavant, les révélations sur Takéo étant pour l’essentiel dévoilées dans le second tome.

On renoue également, non sans délectation, avec quelques personnages rencontrés lors du premier épisode alors même que d’autres s’effacent, soit parce qu’ils ne paraîssaient pas essentiels aux nouveaux développements du récit soit parce que l’auteur n’a pas hésité à leur faire connaître une fin tragique. C’est d’ailleurs une constante dans cette trilogie, Lian HEARN dispose d’une capacité surprenante à créer des personnages éminemment crédibles et surtout très attachants sans pour autant se refuser à les faire disparaître lorsqu’elle en ressent l’envie. Ce qui donne bien évidemment une dimension assez tragique à ce roman.

Autre constante, l’écriture. Fluide et d’une rare élégance, elle concourt sans aucun doute à l’intensité du récit sans jamais lasser. Servant à merveille l’incroyable talent de conteuse de Lian HEARN, qui a su habilement mêler tradition japonaise et fantasy.

A mille lieues d’un roman comme "La pierre et le sabre", l’épopée de Takéo se rapproche davantage de "La voie du sabre" de Thomas DAY ; même si cette comparaison reste limitée. Le lecteur qui chercherait dans "Le clan des Otori" une authenticité culturelle et historique ne pourrait qu’être déçu. Certes, Lian HEARN est imprégnée de culture japonaise et en cela son récit nous paraît délicieusement exotique, d’autant plus que cela nous change de la fantasy classique faite de trolls des cavernes, lutins et autres paladins, élus mystiques et magiciens, mais ici le surnaturel n’est présent qu’à travers les pouvoirs très spéciaux des membres de la Tribu ; en cela ce dernier tome ne fait pas exception. Bien au contraire, Takéo ne fait plus que rarement usage de ses pouvoirs, tandis que les éléments mystiques présents [certes de façon limitée] dans les tomes précédents à travers les traditions des invisibles, s’effacent à mesure que Takéo devient réellement un chef de clan. De même, les facultés des membres de la Tribu s’amoindrissent au fil des générations, comme si ce monde fantastique était sur le point de basculer définitivement dans une moderne rationalité.


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Avant de conclure, j’aimerais revenir sur un point crucial concernant le positionnement adopté par Gallimard. Certes, "Le clan des Otori" est une oeuvre appartenant sans aucun doute à la littérature jeunesse, mais pour autant il ne s’agit pas d’un roman pour enfant. Les personnages sont étonnamment adultes dans leurs réactions et dans leur comportement. Malgré quelques poncifs et quelques clichés que Lian HEARN en dépit de tout son talent n’a su éviter, le ton général de l’oeuvre est résolument mâture.

Trahison, violence, perversité, sexe, autant d’éléments qui peuvent choquer les lecteurs non avertis et qui me font penser que ce roman n’est pas adapté à un public trop jeune. Ceci dit, adolescents et adultes trouveront certainemement leur compte dans cette aventure épique d’une très grande qualité littéraire. Dernier coup de gueule à l’attention de Gallimard qui édite cette trilogie en grand format et qui semble se moquer de ses lecteurs.

En dépit d’un prix relativement élevé, la qualité de cette édition est loin d’être au rendez-vous : couverture en plastique, reliure de mauvaise qualité et illustration de couverture hideuse [je l’avoue, ce dernier point est tout à fait subjectif], autant d’éléments qui suscitent l’interrogation quant-à la pertinence de la nouvelle stratégie commerciale de Gallimard. Surtout lorsque l’on sait que les jeunes lecteurs étaient à l’origine la cible privilégiée de l’éditeur.