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Publié le 20/07/2008

« Le club des petites filles mortes » de GUDULE

ED. BRAGELONNE / L’OMBRE DE BRAGELONNE, FÉVRIER 2008

Par Nébal

GUDULE, ou, si vous préférez, Anne DUGUËL, est un auteur prolifique - plus de 200 romans au compteur - qui s’est exercée dans différents genres de l’imaginaire. Ces derniers temps, on l’a surtout connue écrivain pour la jeunesse, ou œuvrant dans un registre humoristique, avec La ménopause des fées, par exemple. Mais elle fut également, dans les années 1990, l’auteur de remarquables romans fantastiques pour adultes, cruels et grinçants, qu’il n’était hélas plus très évident de se procurer.
Saluons donc l’heureuse initiative de L’Ombre de Bragelonne qui, avec Le club des petites filles mortes, inaugure une « intégrale des romans fantastiques » d’Anne DUGUËL particulièrement bienvenue.


Le club des petites filles mortes comprend huit romans, dont un inédit. Huit très courts romans, s’étendant chacun sur 80 pages environ dans ce format ; des textes denses et cinglants, sans temps mort, sans rémission, que l’on dévore en deux ou trois heures, avec une avidité jubilatoire et quelque peu perverse. De sa plume à la fois alerte et indéniablement réfléchie, souvent trempée dans un humour glacial, l’auteur explore tous les registres du fantastique, donnant dans le versant « psychologique » le plus traditionnel comme dans l’anticipation cauchemardesque et surréaliste, en passant par l’horreur pure des meilleures séries B, voire des plus réjouissantes séries Z à l’occasion de quelques éclats de gore bien cracra [on notera d’ailleurs que le recueil est dédié à Jean ROLLIN, l’immortel auteur du Lac des morts-vivants ayant également dirigé l’éphémère collection « Frayeur » du Fleuve Noir, qui a accueilli cinq des romans fantastiques d’Anne DUGUËL ; ne serait-ce que pour cela, le - certes bien piètre - cinéaste mérite toute notre estime !].

Le recueil est pourtant étrangement cohérent : nombre des protagonistes sont des enfants - et souvent des petites filles - qui souffrent dans leur chair et dans leur âme des exactions des adultes ; à endurer quotidiennement leur bêtise et leur méchanceté, les adorables choupinets perdent bien vite leur innocence supposée [et très contestable ! Au-delà de leur franc-parler candide qu’elle rend magnifiquement bien, Anne DUGUËL n’idéalise certainement pas les petits monstres ; leur cruauté plus ou moins consciente en fait régulièrement les plus sadiques des tortionnaires...].
Certains de ces enfants sombrent bien vite dans le monde abject et répugnant des grandes personnes : leur « vengeance », alors, est particulièrement redoutable... Pour les autres, il n’est guère que deux tristes échappatoires : la folie... ou la mort. Avec le risque que l’horreur véritable ne commence qu’à partir de ce moment-là...

Une des grandes forces de GUDULE, c’est qu’elle ne sombre jamais [disons presque jamais...] dans le manichéisme : les personnages, les enfants en particulier, sont à la fois victimes et bourreaux ; et l’auteur, qui sait toujours trouver le ton approprié, parvient à susciter à leur égard l’empathie du lecteur, malgré les plus infectes atrocités qu’ils peuvent être amenés à commettre...

On reconnait sans peine que la qualité n’est pas constante dans ce recueil, qui aligne des hauts et des bas. Mais les réussites prédominent incontestablement, et, à plusieurs reprises, on avancerait volontiers le qualificatif de « chefs-d’œuvre »... Détaillons un brin, sans trop en dire.


Après une préface de Jean-Michel ARCHAIMBAULT, le recueil s’ouvre sur Dancing Lolita [inédit]. De la pure science-fiction, particulièrement glauque et malsaine, bien entendu. On y croise nombre de petites filles, vraies ou fausses, livrées aux appétits insatiables d’adultes répugnants d’hypocrisie et de perversion, dans un monde sordide qui voue un culte aux apparences et à l’éphémère. Dancing Lolita, dans ses meilleurs moments, évoque le Divin Marquis ; mais on avouera que GUDULE ne s’y montre pas à son meilleur : trop bref et trop vif pour lasser, le récit peine cependant à convaincre totalement, d’autant qu’il se montre un peu trop artificiel à l’occasion.

Anne DUGUËL a heureusement bien mieux à nous offrir, et Entre chien et louve [Denoël / Coll. Présence du fantastique, 1998] en témoigne immédiatement. De nos jours, dans les Ardennes, un homme se réincarne en chien ; il s’empresse de chercher abri auprès de sa veuve, désormais sa maîtresse, bien entendu inconsciente de la métempsycose... et qui, progressivement, dans la solitude de sa vieillesse, se livre à son compagnon à quatre pattes. Déchirant, cruel et même quasi insoutenable... un des très grands moments de ce Club des petites filles mortes.

On passera en revanche très vite sur Gargouille [Fleuve Noir / Coll. Frayeur, 1995], un roman raté, et de très loin le moins bon de l’omnibus. Si les flash-backs façon « nunsploitation infantile » ne manquent pas de sel, et si quelques scènes bien gores sont tout à fait réussies, l’intrigue puérile et téléphonée sombre progressivement dans le grotesque, jusqu’à un climax d’un ridicule achevé, que ne parvient pas à sauver le saisissant dernier tableau. Ajoutons que GUDULE y succombe régulièrement au « SYNDROME DE LA MAJUSCULE HYSTERIQUE !!!!! », ce qui est pour le moins pénible...

Heureusement suit La petite fille aux araignées [Fleuve Noir / Coll. Frayeur, 1995 ; le seul de ces romans à avoir été repris ultérieurement en Présence du fantastique, en 1997], qui est une authentique merveille. C’est le troublant récit à la première personne de la petite Miquette, internée dans un asile après un drame atroce ; si elle refuse de répondre aux sempiternelles questions de M. Quiquequoi, son psychiatre, et ne communique véritablement qu’avec son copain Gogol, elle nous apprendra néanmoins ce qui lui est arrivé, et pourquoi elle passe tout son temps à élever des araignées... Magnifique et idéal pour découvrir l’auteur à son sommet.

On reste dans les plus belles réussites de ce recueil avec Mon âme est une porcherie [Les Belles Lettres / Coll. Sortilèges, 1998]. La narratrice y est une ado mal dans sa peau, petite gogoth rejetée de tous, quand elle n’est pas tout simplement martyrisée par son entourage. C’est qu’elle est infiniment laide, et elle le sait ; son amant, répondant au romantique pseudonyme de Mégateub, le lui rappelle régulièrement, à ne vouloir la prendre que par derrière. Mais, de toute façon, elle ne l’aime pas vraiment. Non, elle n’a jamais aimé qu’une seule chose : son cochon porte-bonheur. Certes, il a une manière bien à lui de porter bonheur, mais que voulez-vous... Une plongée dans la folie, où le fantastique est très diffus. La langue franche et guère chaste de l’héroïne est souvent hilarante, ce qui permet d’éviter l’écueil du pathos, et son sort n’en est que plus tragique. Une merveille, une fois de plus.

Il en va de même pour Petite chanson dans la pénombre [Florent-Massot / Coll. Poche Revolver Fantastique, 1996]. La narratrice est à nouveau une petite fille... mais elle est morte. Son fantôme hante la vieille grange où repose son cadavre violé. Mais quand des [crétins de] Parisiens désireux de se ressourcer à la campagne décident de s’y installer avec leur fille, ils lui offrent sans le savoir l’occasion de se venger, après toutes ces années... Très beau récit, là encore, touchant et cruel ; la petite Jeanne, tout à la fois bourreau et victime, est un superbe personnage, et le roman mêle adroitement l’émotion et l’horreur pure.

La tension redescend quelque peu avec La baby-sitter [Fleuve Noir / Coll. Frayeur, 1995], mais pour un résultat qui reste tout à fait honorable et saisissant. Une maison isolée dans la campagne, une charmante baby-sitter et deux adorables bambins. Les talents de conteuse de la jeune fille, recelant en son sein un douloureux traumatisme, vont faire basculer ce cadre idyllique dans l’horreur. Terrible et cinglant ; et l’occasion, pour ceux qui en douteraient, de vérifier la pertinence de la définition proposée par Terry PRATCHETT des contes de fée, définition dont GUDULE joue à merveille...

Le recueil s’achève enfin [non, déjà ?] avec Repas éternel [paru précédemment au Fleuve Noir / Coll. Frayeur, 1995, sous le titre Lavinia], nouvelle anticipation particulièrement cauchemardesque et surréaliste. Le sombre et absurde avenir dirigé par Big Butcher, c’est un peu Soleil vert en pire... Peut-être un peu trop excessif à l’occasion pour pleinement convaincre - c’est que l’outrance est cette fois le maître-mot -, mais néanmoins très efficace et éprouvant. Et bon appétit, bien sûr !


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Le bilan est très positif. Le club des petites filles mortes n’est pas une lecture simplement « recommandable » : ne serait-ce que pour Entre chien et louve, La petite fille aux araignées, Mon âme est une porcherie et Petite chanson dans la pénombre [excusez du peu !], il est tout simplement indispensable à l’amateur de fantastique ; le reste, à l’exception du décevant Gargouille, étant de très haute tenue, je ne saurais donc trop vous conseiller de vous précipiter sur cet excellent recueil, en attendant le second volume de cette « intégrale des romans fantastiques », entreprise de réédition salutaire à l’heure où le fantastique fait figure de parent pauvre au sein des littératures de l’imaginaire.