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Publié le 09/01/2010

Le cœur est un noyau candide de Lydia Millet, traduction de Julie & Jean-René Étienne

[Oh Pure and Radiant Heart, 2005]

ÉD. LE CHERCHE-MIDI / LOT49, SEPT. 2009

Par Nathrakh

Tout commence par l’amour ardent de quelques hommes pour la science, la recherche de la structure de l’univers ; sa seule réalisation est dans le feu nucléaire. Ses responsables vont devenir de nouveaux prophètes : trois physiciens transportés du passé vers un présent chaotique, tentant d’effacer leurs crimes passés. Leur quête de rédemption ne peut qu’échouer ; leur mission, leur évangile prononcé malgré eux ne mènera qu’à la désillusion.


Leo Szilard, Enrico Fermi et J. Robert Oppenheimer, trois physiciens géniaux ayant participé à la conception de l’arme nucléaire, vivent une expérience étrange. Au moment de l’explosion de Trinity, la première bombe atomique, dans le désert du Nouveau-Mexique, les trois hommes sont transportés dans les années 2000, à l’endroit exact où chacun se situait à cet instant. Passées les sensations d’inconnu et d’abandon, ils se retrouvent, sont accueillis par Ann et Ben, couple tranquille résidant au Nouveau-Mexique, se rendent compte du monde qui les a accueillis à leur insu. Peu à peu, ils gagnent une certaine célébrité et cherchent à régler ce dont ils se sentent désormais coupables : la destruction des villes d’Hiroshima et de Nagasaki, le monde moderne et la peur de l’annihilation. Leur transport temporel, inexplicable, doit avoir une raison. Il peut leur permettre d’oublier leurs fautes, d’accomplir le bien. Ils se laissent entraîner par le flux de l’Amérique contemporaine et deviennent les figures tutélaires involontaires d’un culte hétéroclite, mêlant chrétiens évangélistes, pacifistes et new-age mal défini. Leur voyage vers la rédemption sera traversé par le désespoir, l’impossibilité d’agir contre les formes nouvelles de l’information recherchant le sensationnel avant le spirituel, la vitesse d’un monde qu’ils ne peuvent comprendre.

Le cœur est un noyau candide, roman composé par deux teintes, cohabitant dans une structure narrative efficace touchant toujours son but : la contemplation et l’action. Celle de Leo Szilard, investi d’une mission, qui entraîne plus ou moins volontairement Oppenheimer et Fermi, l’énergie militante d’un mouvement politico-religieux plein d’élan ; elle sert le dynamisme de ce roman. Composé de fragments narratifs, il oscille entre scènes de dialogue, où se déploie une satire sociale d’un monde entre puritanisme et modernité ou décrivant les agissements des personnages, et un humour tout à fait jouissif, passages à teneur encyclopédique ou anecdotique liés à l’histoire de l’arme nucléaire et images oniriques. C’est dans ces dernières que l’on trouve la teinte de la contemplation.

Le cœur est un noyau candide débute sur un rêve. Ann rêve de J. Robert Oppenheimer, assis dans le désert du Nouveau-Mexique, et d’une explosion nucléaire d’une radiance de mille soleils. Plutôt qu’une image de violence dévastatrice, c’est un paysage paisible, propre à la contemplation qui se déploie avec ce champignon immense. Cette contemplation, on la retrouve constamment tout au long du roman, alliée à une recherche de la paix de l’âme par Ann, Oppenheimer, Fermi et d’autres. Séparée de l’action, elle offre au roman sa part de désespoir, de plus en plus prégnante alors que la tâche prophétique des trois physiciens semblent courir à l’échec. L’image du champignon nucléaire, de l’amour associé à cette force destructrice, demeure au fur et à mesure que l’histoire progresse. C’est aussi une image de peur, de quelque chose de terrifiant que tous tentent d’éviter et de faire disparaître du monde. Cette crainte de la destruction est tellement effroyable qu’elle en est inconnaissable, demeurant dans l’ombre jusqu’à son apparition dans la lumière aveuglante du feu. Cet inconnu se retrouve aussi dans la présence non-dite d’une conspiration voulant faire échouer l’entreprise des physiciens et de leurs alliés, ombre insaisissable de figures militaires et politiques restant dans les marges du roman, mais dont la puissance paraît sans limites.

L’efficacité du roman tient ainsi dans la lutte entre ces deux teintes, qui tendent finalement à l’union. C’est aussi dans le travail de construction des différents personnages que l’on perçoit la réussite du livre : ainsi, Szilard, le positiviste actif, le militant vers le progrès évident, toujours mouvant et souvent irritant dans son comportement et ses manies ; Fermi et sa défiance envers ce dynamisme, plongé dans une dépression difficile à guérir, préférant ses rêves au bruit de la modernité ; Oppenheimer, habité par son crime historique et l’onirisme le liant à Ann, qui voit dans leur recherche d’une rédemption une manière d’être et d’agir véritablement sur le monde. Des voix difficiles à lier, qui s’allient dans un choeur pour permettre à une prophétie, pas vraiment définie car prise dans la rapidité de l’information, de s’accomplir [1]. Si l’on ajoute l’hostilité d’une droite religieuse évangéliste qui voit dans leur action une annonce apocalyptique nécessitant un retour à des mœurs rigides et la présence d’une conspiration brumeuse, cette alliance, d’abord menée dans une certaine joie, s’effrite peu à peu, vers une mélancolie pénétrante.


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Entre la vie active et la vie contemplative, Ann et Ben, Oppenheimer, Fermi et Szilard, pris dans un courant trop fort, n’auront pas l’occasion de choisir. L’effacement est leur destination, car après le traumatisme vécu, il ne peut y avoir d’autre fin. Le monde est hostile à leur combat, il le fait oublier pour mieux le détruire. Le cœur est un noyau candide apparaît dès lors comme un grand roman de la désillusion, où les hommes tentés par le bien ne peuvent voir que leurs espoirs déçus.



NOTES

[1] Thomas B. du Fric-Frac Club développe de manière très convaincante l’idée que ce roman, dans ses figures, peut être vu comme une reconstruction du récit évangélique : http://www.fricfracclub.com/spip/spip.php?article462#forum63