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Publié le 01/07/2007

« Le cycle de Merlin T3 : Le dernier enchantement » de Mary STEWART

[« The last enchantment », 1979]

ED. CALMANN LEVY, MAI 2007

Par K2R2

Existe-t-il matière littéraire plus ancienne et plus exploitée que la geste arthurienne. Depuis les temps obscurs du haut Moyen-Age, troubadours et écrivains se sont réapproprié le mythe, l’ont réécrit, remanié, malaxé, trituré, torturé, multipliant les versions et les écrits apocryphes ; à tel point qu’il est parfois difficile d’y voir clair.
Cependant, c’est aussi cette vivacité et cette géométrie imprécise d’un récit en perpétuelle évolution, qui permettent à Mary STEWART d’exprimer aujourd’hui [façon de parler, le roman a été écrit il y a trente ans] toute l’originalité de sa voix.

A travers une trilogie élégante et envoûtante, qui enterre à peu près tout ce qui a pu être écrit [ou filmé] au cours de ces cinquante dernières années sur ce que l’on appelle la "matière de Bretagne", elle nous propose une oeuvre d’une grande originalité et d’une qualité exceptionnelle.


Le précédent tome nous avait abandonnés alors qu’Arthur accédait au pouvoir suprême grâce aux efforts déployés en coulisse par le puissant Merlin, dont la vision s’accomplissait enfin. Arthur est désormais roi suprême de Grande Bretagne ; après avoir maté les velléités des tribus saxonnes, qui occupent quelques contrées proches des côtes, et fédéré les roitelets britanniques autour de sa propre personne, tout porte à croire que le souverain pourra couler des jours paisibles dans son château de Camelot.
Mais c’est sans compter sur les intrigues de palais, les félonies et autres trahisons en tous genres, parfois venues de l’entourage proche du roi.

Merlin veille sur le roi comme s’il s’agissait de sa propre progéniture, le conseille sans cesse sur les choix qu’il doit faire, le soutient dans les épreuves difficiles et le protège des complots ourdis contre sa propre personne. C’est que le roi est, en dépit d’un caractère fort et entier, jeune et inexpérimenté. Ainsi a-t-il succombé aux avances de Morgause, sa demi-sœur aux pouvoirs maléfiques, engendrant un fils incestueux nommé Mordred. Un danger potentiel que Merlin n’a pu empêcher, mais qu’il tente tout de même de contrôler.

A la suite d’un affrontement avec Merlin, Morgause a été exilée dans les contrées du Nord, puis mariée au souverain local, dans l’espoir de consolider une alliance encore fragile tout en l’éloignant d’Arthur. Quant à Merlin, il est peu à peu abandonné par ses visions ; le puissant magicien vieillit et son pouvoir décline alors qu’Arthur est au faîte de sa puissance, mais il lui reste toutefois assez de ressources pour tromper l’adversaire et déjouer les intrigues de palais.

Curieusement, alors que le second volet de la trilogie augurait une tragédie, à l’instar de ce que nous rapporte les récits anciens, Mary STEWART aborde la légende arthurienne sous un angle bien différent. Certes, ce troisième tome apporte son lot de peines et de désespoir, mais l’affrontement finalement tant attendu entre Morgause et Arthur ne dépasse jamais le conflit larvé et Mordred n’est pas exactement le monstre tant redouté.
Tout ceci est en tout état de cause bien plus humain et, si je puis me permettre, bien plus "terre-à-terre" que la légende.

L’auteure fait également d’Arthur un souverain moins impulsif, moins cruel et surtout plus réfléchi. Evidemment, cette évolution du personnage s’explique par l’influence de Merlin, que Mary STEWART a rendu tout aussi humain, pour ne pas dire humaniste. Cette habileté à manier la matière mythologique, à la relier à un contexte historique fouillé et précis, est sans doute la plus grande réussite de l’auteure, qui prend un malin plaisir à entraîner le lecteur sur des chemins détournés d’un récit finalement bien plus élaboré qu’une simple variation sur le mythe du roi Arthur et des chevaliers de la table ronde.
De table ronde il n’en est d’ailleurs point question, ni même de Lancelot ou de Perceval, même si l’on retrouve d’autres figures emblématiques comme Geraint, Accolon, Ector ou bien encore Yvain.

Tout en respectant la trame générale du mythe, Mary STEWART n’hésite donc pas à brouiller les pistes, et la surprise qu’éprouve le lecteur face à certains choix de narration, participe également au plaisir de lecture. Là où Marion ZIMMER-BRADLEY [1] ne proposait qu’une énième adaptation romanesque de la geste arthurienne, respectant au plus précis la version canonique de la légende, Mary STEWART prend ses aises et se réapproprie cette matière littéraire et mythologique pour se concentrer finalement sur Merlin. Loin d’en faire un personnage écrasant, par sa personnalité et son charisme, Mary STEWART dresse le portrait d’un homme à la fois simple dans sa manière d’être mais complexe dans ses motivations, un personnage d’une rare épaisseur et incroyablement fascinant.
Un Merlin, qui, dans ce troisième tome, est d’autant plus touchant qu’on le sent déclinant et vieillissant, sur le point de disparaître, tout comme la culture et la religion qu’il représente. Assurément, cette relecture du mythe à travers les yeux de Merlin était une grande idée et participe au succès des trois romans.

Evidemment, les râleur reprocheront à l’auteure d’avoir castré la geste arthurienne de sa dimension mythologique et mythique, d’en avoir effacé le caractère épique et d’avoir au passage complètement passé sous silence la fameuse quête du Graal [Mary STEWART se tire de ce guêpier par une magnifique pirouette]. Peut-être, mais sans doute alors n’ont-ils pas bien compris la démarche de l’auteure.


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Amoureux de l’Excalibur de BOORMAN ou du cycle de Marion ZIMMER-BRADLEY, fans des Monty Python [non, je déconne, rien à voir avec "Sacré Graal"], laissez vous entraîner dans un récit où l’intelligence et la subtilité du propos n’ont d’égal que la richesse et l’élégance d’une langue merveilleusement traduite par Brigitte MARIOT.

Mary STEWART nous offre une oeuvre qui a su dépasser le carcan étouffant du mythe, pour exister en tant qu’œuvre littéraire à part entière. Chef-d’œuvre ? Allez, oui, ou pas loin en tout état de cause.



NOTES

[1] Marion ZIMMER-BRADLEY est l’auteure du Cycle d’Avalon, aussi connu sous le nom de Cycle des « Dames du Lac », qui a remporté un certain succès littéraire dans les années 80, en racontant lui aussi la geste arthurienne.