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Publié le 01/06/2008

« Le délit » de Jacques STERNBERG

Par Olivier

Le jeune amateur de SF ne connait peut-être pas [encore] Jacques STERNBERG, prolifique auteur de nouvelles fantastiques, réputé pour ses contes au ton absurde et grinçant, qu’ils fussent griffus, glacés ou encore 300 pour solde de tout compte.
Le STERNBERG romancier est encore moins connu. Saluons donc l’excellente initiative d’une petite maison d’édition strasbourgeoise, La dernière goutte. Elle a en effet eu la grande idée de rééditer Le délit, un des premiers romans de STERNBERG.


Alors, Le délit, roman de SF ?
A vrai dire, on pense tout d’abord à un roman policier. L’histoire est celle d’un employé à la vie terne et monotone qui vit dans une ville qui n’est pas nommée, mais qui pourrait aussi bien être une banlieue dortoir, une ville de province qu’une capitale. Le personnage décide un jour de tuer un homme, en l’occurrence un comptable. N’ayant aucune raison de le tuer, il commet un acte gratuit, comme Lafcadio dans Les caves du Vatican de André GIDE. Il ne fait rien non plus pour dissimuler son méfait, à l’instar de Raskolnikov dans Crime et châtiment.
Sa sanction pour ce crime sera particulièrement atroce. Il sera condamné à errer pour une durée indéterminée dans sa ville totalement dépeuplée. Il se retrouve seul avec sa culpabilité, au milieu d’un monde de magasins et de vitrines débordants de marchandises.

Ce basculement dans le fantastique peut faire penser au Désert du monde d’ANDREVON. Le thème du dernier homme sur Terre n’est pas, de toutes façon, l’apanage de STERNBERG. Cependant, il se singularise sur plusieurs points.
Tout d’abord sur la forme. Ce roman est un long monologue, dans la grande tradition de l’Ulysse de JOYCE ou d’Un peu d’air frais de George ORWELL. Ce dernier homme dans une ville déserte tient d’avantage de l’odyssée soliptique [1] que de la SF de l’Age d’or.
Sur le fond également, STERNBERG est visionnaire. On retrouve chez lui cette méfiance toute orwellienne de la grande ville déshumanisante. Il anticipe admirablement les critiques radicales de la société de consommation. Anticiper est d’ailleurs ici le mot clé. La lucidité sans faille, avec laquelle il pointe la déshumanisation et l’aliénation de la société d’une consommation alors en plein essor est absolument frappante. L’homme est en effet d’autant plus seul qu’il est entouré d’une profusion d’objets manufacturés, immense accumulation stérile de marchandises.

Au-delà de l’aliénation, Le délit aborde également le thème de la culpabilité. STERNBERG se situe là dans la lignée du KAFKA du Procès et de La colonie pénitentiaire. Sauf qu’ici, point d’inscription dans la chair. C’est d’avantage le portrait en creux d’un homme aliéné, parce qu’il n’arrive pas à s’inscrire dans ce monde déshumanisé. Chuck PALAHNIUK et son Fight club ne sont pas loin, bien que les choix littéraires y soient très différents. La révolte apparait toutefois aussi vaine. Il n’y a plus d’échappatoire, plus d’utopie, plus de rêve. Nous sommes condamnés à vivre ça.
L’humanité n’a pas disparu en tant qu’espèce. Elle a disparu parce que le monde s’est déshumanisé. Seul ou en société, l’homme n’existe plus. Il n’est qu’une monade errante au sein d’un monde où il n’a plus sa place, où l’homme est devenu obsolète.


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Conjuguant avec bonheur l’audace littéraire [façon JOYCE ou KAFKA] et une remarquable acuité politique, Le délit est de ces rares livres qui non seulement ne vieillissent pas, mais se bonifient avec le temps. C’est qu’avec bonheur qu’on le découvre 50 ans plus tard. Mais avec effroi également, car les pires cauchemars de STERNBERG se sont aujourd’hui réalisés.
Œuvre majeure et visionnaire Le délit est certainement l’un des livres les plus incontournables de l’année.
Attention cependant, public exigeant requis !



NOTES

[1] Le solipsisme est la vue philosophique que seulement l’individu existe ou peut être connu pour exister. Sous sa forme plus extrême, le solipsisme soutient que tous les objets et les évènements perçus sont simplement les produits de la conscience personnelle et que cette seule conscience est véritablement vraie.