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Publié le 05/07/2009

Le faiseur d’histoire de Stephen Fry

[Making history, 1996]

ED. LES MOUTONS ELECTRIQUES / LA BIBLIOTHEQUE VOLTAÏQUE, MAI 2009

Par Ubik

Alors qu’il se prépare à présenter sa thèse de doctorat - un travail consacré à Adolf Hitler - Michael Young traverse une période de doute existentiel qui le pousse à ajouter à la biographie du futur dictateur nazi des détails issus de son imagination. Avec le concours du professeur Zuckermann, un vieux physicien obsédé par le génocide juif qu’il a rencontré fortuitement, il échafaude un projet incroyable : refaire l’Histoire en empêchant la naissance du Führer.


« Elle débute par un rêve. Cette histoire, qui peut commencer partout et nulle part, comme un cercle, débute pour moi - et, après tout, cette histoire est la mienne, et celle de personne d’autre, ne pourrait jamais être l’histoire d’un autre que moi - elle débute par un rêve que j’ai fait une nuit, en mai. »


L’argument initial de Le faiseur d’histoire ne brille pas par son extrême originalité. Pourtant Stephen Fry brode à partir de celui-ci un roman léger et distrayant qui n’occulte en rien une certaine réflexion.
A l’instar de l’étudiant favorisé lambda, inscrit dans une université d’Europe de l’Ouest, Michael Young ne connaît pas grand-chose de la vraie vie, ou juste ce qu’il a pu entrevoir par le petit bout de la lorgnette de son existence étriquée. Depuis quatre années, il s’échine à rédiger un mémoire d’histoire consacré à la vie d’Adolf Hitler durant la période qui a précédé son accession au pouvoir. Une sorte d’étude s’attachant aux origines familiales, scolaires et psychologiques du nazisme chez son principal idéologue.

Peu à peu, nous en apprenons davantage sur le quotidien de ce jeune étudiant, empoté et maladroit, fils de bonne famille inscrit à Cambridge, un tantinet nombriliste, et de surcroît sans histoire. Michael nous berce avec ses projets d’avenir ; la validation de son doctorat, un poste de professeur, la publication de sa thèse et une vie pépère de chercheur enseignant. Il ne faut toutefois pas longtemps pour comprendre qu’il se berce surtout d’illusions comme la narration nonchalante, typiquement vieille Angleterre, pour ne pas dire désuet, nous le laisse percevoir. Résumer ainsi le début de Le faiseur d’histoire contribue à affaiblir ce qui constitue le point fort du roman : le ton. Car Stephen Fry s’amuse à la fois de son héros, un personnage somme toute assez falot, et des situations dans lesquelles il le plonge. Les aventures de Michael Young confinent à la fois au grotesque et au sérieux. Un grotesque typiquement britannique, c’est-à-dire détaché du ridicule intégral, et un sérieux lorgnant davantage du côté du nonsense, le tout agrémenté d’effets slapstick insérés dans le récit sous la forme de chapitres rédigés comme des scripts. Bref, il ne fait aucun doute que les amateurs de P. G. Wodehouse, voire de Jérôme K. Jérôme trouveront leur compte.

Mais Le faiseur d’histoire n’aurait pas lieu de figurer dans les pages du Cafard Cosmique si n’intervenaient pas quelques ingrédients d’une nature plus science-fictive : Stephen Fry ouvre une parenthèse uchronique dans son récit, via l’utilisation d’un récepteur transmetteur quantique. Avec le concours du docteur Zuckermann, Michael parvient à modifier l’Histoire en empêchant la naissance d’Hitler.
Sans chercher à déflorer l’histoire, disons simplement que le changement escompté ne se réalise pas tout à fait de la manière attendue par nos deux apprentis démiurges. Prisonnier de l’horizon des événements, Michael doit endosser une nouvelle existence ; sa propre existence dans la ligne historique résultant de sa manipulation. L’expérience dévoile une facette de sa personnalité qu’il avait jusque là refoulé. Elle l’immerge dans un environnement à la fois familier et étranger, celui d’un étudiant en philosophie à Princeton dont les parents britanniques ont émigré aux Etats-Unis, et doit renouer le fil des habitudes de son alter ego, sans trop déraper ouvertement. Pas facile lorsque l’on a un accent anglais et que ses références historiques et culturelles ne suscitent que des regards interloqués.
L’expérience vécue par Michael offre ainsi à Stephen Fry l’opportunité de broder une série de quiproquos croustillants et de s’amuser du décalage entre les cultures américaine et britannique ; décalage auquel vient s’ajouter celui généré par l’uchronie.

Sur ce point, il convient de saluer la vraisemblance et la cohérence de la construction de Fry. La légèreté de l’intrigue ne doit effectivement pas masquer la réflexion sous-jacente sur la causalité historique et les hasards de l’Histoire.


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Le faiseur d’histoire s’avère un plaisir léger et décalé. Et même si le dénouement apparaît un tantinet convenu, même si le roman n’entre pas dans la catégorie des ouvrages inoubliables, le ton résolument pince-sans-rire se conjugue à l’intelligence du propos pour faire du livre de Stephen Fry une friandise au goût délicieusement suranné.