En débarquant dans le milieu de l’édition, on s’expose à de cruelles désillusions. Certains voient se réduire comme peau de chagrin leurs espérances de ventes ; d’autres comprennent qu’ils ne vivront jamais de leur plume, ou alors quelques semaines par an, en serrant la ceinture au dernier cran. Pour moi, ce fut cette révélation fracassante : le fantastique n’existait pas. Enfin, peut-être que le cadavre bougeait encore un peu, mais on ne savait plus trop où il s’était planqué.
Quand il s’agit du genre dans lequel on croyait écrire, vous comprendrez que ce soit déroutant.

On était en 2000. La déferlante heroic fantasy commençait à peine, on parlait de steampunk et de fantasy urbaine, et les signes se multipliaient. Dans les mois et les années qui ont suivi, on a vu disparaître progressivement les supports consacrés au genre : la revue Ténèbres, grâce à laquelle j’avais fait mes premiers pas dans l’édition, ou encore la collection « Terreur ». Certaines maisons annonçaient clairement dans les conditions d’envoi des manuscrits : « Nous n’acceptons pas le fantastique. » À titre plus personnel, je constatais une incompréhension quand j’affirmais mon attachement au genre, au lieu de m’essayer aux tendances plus en vogue. Je commençais à peine à percevoir l’ampleur du paradoxe : pour avoir choisi d’écrire dans une veine on ne peut plus classique, je me retrouvais taxée d’originalité. Préférer la nouvelle au roman n’arrangeait pas les choses, mais ceci est une autre histoire.

Dix ans plus tard, les choses ont un peu changé – j’y reviendrai plus tard. Mais le fantastique, sous cette appellation en tout cas, reste aux abonnés absents. Il y a quelques années, on déclarait, chiffres à l’appui : « C’est parce que ça ne vend pas. » Mais comment l’expliquer en 2010, en pleine vague « Twilight », alors que la présence d’un vampire en couverture d’un livre redevient synonyme de carton assuré (au moins dans les rêves des éditeurs) ? À croire que le paradoxe est au cœur même du genre.
En me demandant cet article, un éminent Cafard posait la question en ces termes : contrairement à la SF souvent associée à une « littérature pour ados attardés », le fantastique a ses lettres de noblesse, ses Poe, ses Balzac et autre Maupassant. D’où viendrait alors l’ostracisme dont il semble frappé depuis quelque temps ? Chaque élément de réponse, chaque nouvelle pièce apportée au dossier, semblent révéler un nouveau paradoxe.
Une première explication pourrait tenir aux préjugés associés au genre. Parmi les réserves émises par les non-lecteurs de fantastique – et je parle moins là des gens réfractaires à la notion de genre qu’à des fans de SF ou de fantasy qui hésitent à franchir le pas – j’entends souvent revenir cette remarque : « Je n’aime pas les livres qui font peur. » Même pour peu qu’on soit en train de leur vanter la douceur et l’humanité d’un Graham Joyce, la poésie cruelle d’une Gudule ou l’imagerie fascinante d’un Malpertuis, voire la finesse psychologique d’un Stephen King. On leur parle de dissection de l’âme humaine, ils pensent sang et tripes.
Le fantastique continue à traîner l’image d’une littérature dérangeante, jusqu’au malentendu. C’est ce qu’il est souvent, mais pas parce qu’il aligne les scènes macabres ou les meurtres sanglants. Plutôt parce qu’il parle de désintégration de l’individu, de menace de l’ordre établi, de chaos imminent. L’être humain, le monde, même le quotidien le plus banal, y portent les germes de leur propre destruction. Et parfois, c’est le monstre qui s’exprime, menacé dans son identité par la notion même de normalité. Tout l’intérêt consiste alors à nous installer dans ce monde tranquille et familier, à guetter les signes de dérapage jusqu’au moment où tout bascule sans retour possible. Le meilleur fantastique est pour moi celui qui ne cherche pas à rétablir cet équilibre initial – d’où mon goût pour la nouvelle, qui se termine souvent au moment précis où le roman commence à me lasser.
Si mon expérience des salons, dédicaces et autres rencontres scolaires m’a appris une chose, c’est que le problème tient moins au rapport au texte qu’à l’image associée au genre. Certains des échanges les plus enrichissants que j’ai pu avoir, sur mes livres ou ceux des autres, ont été avec des lecteurs novices en la matière et qui avaient cru jusque là « ne pas aimer ça ». Le fantastique n’intimide que jusqu’au moment où le lecteur vient à la rencontre du texte. Ensuite, ils s’apprivoisent mutuellement.
Et pourtant, la question de la peur soulève un nouveau paradoxe : pourquoi le fantastique se vend-il mieux dès lors qu’il porte l’étiquette du thriller, pourtant pas le genre le moins anxiogène qui soit ? Ce qui nous conduit à une autre hypothèse, qui paraît se préciser ces derniers temps. Et si, tel le loup-garou moyen, le fantastique s’avançait désormais masqué, cachant sa fourrure sous une peau moins inquiétante ? Et si seul son nom était tombé en désuétude ?

J’entends dire que le surnaturel pointe fréquemment son nez dans les romans de littérature générale. Qu’il revêt parfois les atours du thriller. Sans parler de la bit lit apparue il y a quelques années. Je l’entends parfois décrire comme un sous-genre de la fantasy. Soit. Mais ces cohortes de démons, fantômes et autres vampires qu’affrontent des héroïnes bien ancrées dans notre époque me rappellent beaucoup mon genre de prédilection. Je n’en connais réellement qu’une série, signée Kelley Armstrong, que je traduis pour Bragelonne et qui m’a fait l’effet d’une grande bouffée d’air frais : une friandise à déguster comme on suit une série télé, pour le plaisir de retrouver des personnages hauts en couleur dans un univers savoureux qui diffère à peine du nôtre. Quoi qu’il en soit, quand je vois pétiller le regard des lectrices qui me parlent des loups-garous de Kelley Armstrong, je me dis que quelque chose est en train de changer.
En parallèle, si une impression m’a frappée tout au long de ces dix années passées dans le milieu de l’édition, c’est celle d’une mutation constante des genres. Le terme de fantasy en vient à englober toute littérature « non mimétique » qui ne relève pas ouvertement de la science-fiction. Il y a quelques années, j’aurais dit que c’était par volonté commerciale ; je n’en suis plus si sûre aujourd’hui. Peut-être paraît-il simplement de plus en plus d’ouvrages impossibles à cataloguer. Les frontières qui séparaient les genres sont de plus en plus poreuses. La génération d’auteurs apparue ces dix dernières années frappe par son désir de brassage et de métissage : ils citent plus volontiers Nabokov, Yourcenar ou Borges qu’Asimov ou Tolkien, et ne paraissent pas se soucier outre mesure de définir strictement les genres.
Est-il contradictoire de revendiquer un attachement à un genre tout en se réjouissant de ce métissage croissant qui ne peut qu’enrichir les littératures d’imaginaire ? Puisque tout ce qui touche au fantastique semble être affaire de paradoxe, peut-être y a-t-il là une autre forme de logique. J’y vois pour ma part une nostalgie des lectures de l’adolescence – pas la période la plus facile qui soit, mais sans doute celle où nos lectures ont sur nous l’impact le plus fort. Adulte, on est rarement un lecteur aussi avide et aussi passionné qu’avant vingt ans. J’entends « fantastique » et les souvenirs remontent. Les Territoires de l’inquiétude, « Les Enfants du maïs » et La Foire des Ténèbres. Calcutta envahie par les morts, une petite fille muette qui collectionne les araignées, et cet été du Maine où sept adolescents affrontent les visages de la peur. Mathias Krook cloué aux murs de Malpertuis qui chante le Cantique des cantiques. Autant de lectures qui ont fait l’adulte et la lectrice que je suis désormais.


Il y a dans le fantastique un vertige bien particulier que je n’ai jamais trouvé ailleurs : celui du moment où une porte s’entrouvre et nous laisse entrevoir l’indicible. C’est lui aussi, je crois, que je cherche en écrivant. Malgré la litanie des paradoxes, je continue à espérer qu’il viendra d’autres générations pour apprécier ce frisson-là. Quelle que soit la peau sous laquelle il cache sa fourrure.


Mélanie Fazi