Les premiers e-books, fils prodigues du livre et de l’internet, sont apparus avec les années 2000... et ont fait un flop ! Mais la tablette à lire lancée par Amazon, premier libraire mondialisé, le Kindle, a battu tous ses records de vente au Noël 2009. Et voici qu’Apple annonce le lancement d’un iPad, tablette de lecture et de surf-web carrénée pour bouffer tout cru le Kindle.
Dans le même temps, le Consumer Electronics Show (CES) de Las Vegas a dévoilé de nouveaux livres électroniques révolutionnaires... Alors quoi ? Après le CD, le bon vieux livre en papier s’apprête-t-il à rejoindre à son tour les incinérateurs ?
Pas si simple...


1 Français sur 4 déclare n’avoir lu aucun livre ces douze derniers mois.
Le livre du futur pourra-t-il renverser la tendance ?


POURQUOI UN LIVRE ÉLECTRONIQUE ?

Le consommateur du XXIème siècle est affamé de produits « nomades » : les ordinateurs se sont faits portables, les téléphones mobiles, la discothèque tient dans une poche, les organiseurs remplacent agenda et carnet d’adresse, et les consoles de jeu ont coupé leurs fils. Le livre, lui, est nomade depuis longtemps. Il n’a besoin d’aucune source d’énergie pour être utilisable. En l’état, il « fonctionne » parfaitement et ne semble pas améliorable... et pourtant...

N’aimeriez-vous pas pouvoir lire immédiatement le nouveau roman de votre auteur préféré, dès le jour de sa parution et instantanément entre vos mains ?
N’aimeriez-vous pas que votre encyclopédie tienne dans votre poche et soit mise à jour quotidiennement ?
N’aimeriez-vous pas pouvoir acheter un livre n’importe quand, n’importe où, dans le train, dans la salle d’attente du dentiste, en vacances dans une petite ville sans libraire ?
N’aimeriez-vous pas que votre livre puisse devenir instantanément votre quotidien favori, ou votre magazine du jeudi ?


Il se trouve que, à ces questions, une majorité de lecteurs répond « Oui ! ». Et, s’il n’est pas question de souhaiter la mort du livre-papier, il est prévisible qu’un appareil ayant des fonctions plus larges s’installe durablement à ses côtés dans la bibliothèque. Les progrès techniques récents le promettent : le livre du futur sera entre vos mains avant peu.


LES E-BOOKS

Après tout, un livre n’est rien d’autre qu’une succession d’écrans... sauf que l’écran a deux défauts fondamentaux par rapport au papier :

  • on ne peut pas le feuilleter... enfin, pas encore, et jusqu’aux années 1990, on ne pouvait pas le transporter non plus. Le livre ou le journal est léger, transportable, feuilletable, c’est ce qui l’a longtemps rendu plus pratique à utiliser.
  • la lecture est plus confortable sur papier que sur écran. Les statistiques prouvent que sur le Web les utilisateurs impriment les textes qui dépassent plusieurs paragraphes pour les lire sur papier... il semble même que de nombreux utilisateurs préfèrent imprimer jusqu’à leurs mails, ce qui est, d’un point de vue écologique, un sacré gâchis. Ce deuxième défaut s’avère le plus complexe à résoudre, mais on en voit aujourd’hui la solution.

Avec les ordinateurs portables, l’écran est devenu mobile. Il peut adopter tous les formats et se glisser dans une poche. Ainsi sont nés les premiers livres électroniques, les e-book.

Le e-book se présente comme une ardoise, avec rétro-éclairage sous l’écran pour le confort des yeux, une connexion via modem ou via un ordinateur, et une bonne mémoire pour engranger dix, cent, mille livres, selon votre gourmandise.

Avantage essentiel : le téléchargement. On achète son roman sur le Net, on le lit sur l’écran. Immédiat, rapide. On avance de page en page avec deux boutons, avant et arrière. On ne feuillette plus, on clique. Et on peut même annoter les marges avec un stylet spécial sur certains modèles.

À l’avenir on peut également imaginer que les journaux et les magazines se téléchargeront sur le réseau. En une seconde, mon e-book deviendra Le Monde ou Le Canard Enchaîné.


AVANTAGES

Les e-books ont un paquet d’avantages sur les « vrais » livres. Le principal étant qu’ils réduisent terriblement les coûts : aujourd’hui un roman d’épaisseur normale, l’équivalent de 4 millions d’octets, est en vente à 25 €. Cela inclus le prix de l’impression, le prix du papier, le prix du transport, etc.

Avec un e-book, pas besoin de papier, d’imprimerie ou de camion... le même roman pourrait être vendu seulement 5 € – si la Loi sur le Prix unique du Livre l’autorisait en France... mais cette loi pourra-t-elle être maintenue lorsque l’achat sur un site étranger sera devenu simple ?

Autres avantages :

  • le poids réduit [surtout quand on pense qu’un seul e-book peut contenir l’équivalent d’une bibliothèque entière] ;
  • la flexibilité du texte [on peut grossir les lettres pour les mal-voyants ou les personnes âgées] ;
  • le dictionnaire intégré ;
  • et enfin la mise à jour automatique et permanente. Pour les juristes, plus besoin d’acheter tous les ans le gros bouquin de référence : via le Net, le texte se met à jour.

La première génération de livres électroniques a pourtant connu un échec cuisant : les eBook [Toshiba], Softbook, iLiad, Bookeen, Reader et Librié [Sony] n’ont pas rencontré le succès escompté – et sont allés illico aux rayons des gadgets inutilisés.

En France, le Cybook de Cytale, présenté au Salon du Livre en mars 2000, permettait de télécharger une trentaine de livres via un modem intégré. Mais... flop ! Pourquoi ? Deux raisons essentielles :

  • le prix : ces appareils restaient très chers, de 300 à 400 €, trop cher pour le grand public. Quand on pense que le premier prix pour un iPod est de 199 €...
  • le format : les lecteurs se présentent tous sous la forme de tablettes rigides un peu encombrantes ;
  • une offre de contenu assez faible : la grande majorité des romans récents ne paraissent pas sous forme téléchargeable, et c’est également le cas des journaux et magazines ;
  • l’inconfort de lecture : car, malgré les progrès enregistrés, il reste très désagréable pour les yeux de lire de longs textes sur écran.

Autant de défauts que les appareils suivants allaient tenter d’éliminer...


L’E-INK

L’écran des ordinateurs a un terrible désavantage sur le papier : il n’est pas agréable pour les yeux. Le rétroéclairage fatigue la rétine et personne aujourd’hui n’a envie de lire Proust sur un écran, fut-il portable et léger. Ce défaut a fini par disparaître – et cela pourrait marquer le vrai début de la révolution du Livre du futur.

Une start-up américaine issue du Massachusetts Institute of Technology [M.I.T.], a développé une encre programmable, composée de milliers de petites billes bicolores, de la taille d’un cheveu. Chacune de ces billes contient des pigments blancs, chargés positivement, et des pigments noirs, chargés négativement. En fonction du courant appliqué sous la bille, les pigments blancs montent à la surface, et les noirs restent au fond - ou l’inverse. Si bien que la bille peut « afficher » une face blanche ou une face noire.
Le champ magnétique qui parcourt la feuille peut en conséquence former des caractères, des mots, des phrases, des gravures, des tableaux de chiffres, des dessins...

Avantage : pas besoin de rétro-éclairage. Ce qui rend l’affichage plus confortable pour les yeux et permet un sacré gain de poids et d’épaisseur.

L’e-ink ouvre des perspectives immenses car, grâce à elle, tout support deviendra à terme un écran en puissance : un mur pourra faire apparaître des textes ou des images, mais on pourra aussi modifier à volonté les motifs d’un T-shirt, d’un rideau ou d’un papier-peint. Les écrans n’existeront plus, car tout sera écran [1].

Dans le domaine du livre, l’encre programmable est déjà utilisée dans de nombreux lecteurs portables. Mais lorsque le produit aura été perfectionné, il pourra donner naissance au papier-écran. On peut imaginer que l’on utilisera des livres aux pages blanches – d’une texture renforcée pour un usage répété – qui deviendront sur commande L’Iliade, le catalogue de La Redoute, Tintin au Tibet ou 20 000 lieux sous les mers.


KINDLE VS iPAD : LA GUERRE DES LISEUSES

Novembre 2007, le libraire en ligne annonce à grands cris la mise en vente d’un livre électronique révolutionnaire : le Kindle.
Qu’a-t-il de plus que les e-books précédents ?
D’abord l’utilisation de l’encre électronique. Le Kindle n’est pas rétroéclairé – certains usagers sont d’ailleurs surpris lorsqu’ils réalisent que ce n’est pas un écran, mais seulement une surface en noir et blanc qu’ils tiennent entre les mains. Pour les lectures nocturnes, l’appareil a besoin, comme un livre, d’une lampe de chevet.

Mais le réel atout du nouveau venu tient à la puissance de frappe de la société qui le commercialise : premier marchand de livres au monde, un chiffre d’affaires qui flirte avec les 15 milliards de dollars, Amazon reçoit chaque semaine dans ses rayonnages virtuels des millions de lecteurs du monde entier. En ajoutant une offre de près de 400 000 livres numériques téléchargeables dans 100 pays, le Kindle a convaincu.

Cependant, les critiques demeurent : le format de livres numériques utilisé est « propriétaire », ce qui signifie qu’il est spécifique à cet appareil. La tablette ne peut pas lire les fichiers PDF par exemple. Et les livres numériques vendus par Amazon, réciproquement, ne peuvent être lus que sur le Kindle – une façon de mettre sur la touche les concurrents.
Par ailleurs, la tablettes n’est ni en couleurs ni tactile...

Autre souci : Amazon a commis une grosse bourde en juillet 2009 lorsque, soudain, les versions numériques de 1984 et de La Ferme des animaux de George Orwell ont disparu du catalogue en vente ET aussitôt des Kindles du monde entier !
Le fond de l’histoire, c’est que les livres avaient été vendus par un marchand qui n’avait pas les droits sur ces ouvrages. Les clients ont d’ailleurs été remboursés. Mais cette décision unilatérale a causé un vif émoi : Amazon, via le Kindle, s’arrogeait donc le droit de disposer à ma place de ce qui se trouve dans ma bibliothèque ?

La question est également posée de la légalité de cet effacement de livre, puisqu’elle s’apparente à une intrusion illégale dans un système informatique (les annotations des lecteurs ont été supprimées lors de l’opération). La société a présenté ses plus plates excuses, mais le mal était fait... et le fait que ce soit 1984 qui ait ainsi été effacé est d’une âcre saveur pour le libraire en ligne.

Début 2010, Amazon annonce la commercialisation d’un nouveau Kindle, plus grand et plus puissant. Mais voici qu’Apple fait l’événement avec l’iPad, ardoise qui applique la souplesse tactile de l’iPhone à un écran de 25 cm de diagonale.

Une librairie en ligne, l’iBook, est annoncée, sur le modèle de l’iTunes, qui met clairement l’iPad en concurrence frontale avec le Kindle : la guerre est déclarée, et déjà c’est la chasse au contenu. Amazon comme Apple cherche à passer des accords avec les éditeurs et les grands groupes de presse, afin d’alimenter leurs machines et d’en faire les liseuses de demain.

Pourtant, cet affrontement masque l’arrivée imminente d’autres technologies, qui feront de l’iPad comme du Kindle, dans les 5 ans, des outils déjà dépassés...


LES PUCES SOUPLES

C’est une entreprise privée issue du Laboratoire de Physique de l’Université de Cambridge, Plastic Logic, qui a pris une longueur d’avance dans le domaine de l’écran flexible.

Plastic Logic a mis au point, pour remplacer les puces en silicium, des puces en plastique. Elles sont faite de carbone, ce qui les rend jusqu’à 90% moins chères et leur donne un atout intéressant : elles sont souples. Adossée à un support pliable, elles permettent la fabrication de tablettes que l’on peut tordre, rouler, ou plier dans sa poche... Associée à l’e-ink, les puces souples permettent un affichage au rendu très proche de celui du papier et tout aussi flexible que lui.

Plastic Logic a réuni 100 millions de $ et a construit la première usine de papier électronique souple, à Dresde dans la « Silicon Saxony ». La production a débuté, et les analystes estiment le marché à 30 milliards de $ d’ici 2015 !

Mais aujourd’hui, d’autres sociétés arrivent sur ce créneau. Le Consumer Electronic Show 2010 de Las Vegas [2] a présenté quelques nouveautés intéressantes. La société Skiff annonce le lecteur de livres électroniques le plus fin au monde, seulement 6 millimètres, pour une diagonale de 11,5 pouces (près de 30 centimètres), adaptée aux journaux et aux magazines. Un écran tactile et flexible, un poids inférieur à 450 grammes, sont de beaux atouts, même si le prix de vente devrait rester dissuasif pour le grand public... dans un premier temps.

Agréable pour les yeux, flexible, pliable, léger... l’écran s’approprie peu à peu tous les atouts qui le distinguait du papier – tout en conservant les siens. Il y a fort à parier que toute l’industrie de l’édition va devoir s’adapter... mais quel modèle économique adopter ?


L’ÉDITION EN LIGNE

Le livre électronique impose le téléchargement de livres comme l’une des tendances à venir. C’est une révolution en prévision pour les métiers de l’édition.

C’est du côté de la presse écrite que le mouvement s’accélère. Il faut dire que les coûts d’approvisionnement en papier, l’impression et la distribution représentent jusqu’à 75% du prix de vente d’un journal. Se débarrasser du papier, c’est donc obtenir une baisse des coûts énormes, donc potentiellement une attractivité supérieure pour les lecteurs. Imaginez : le quotidien du matin à 30 centimes d’euros !

On prévoit donc que, dans les années à venir, les journaux vont subventionner l’achat de livres électroniques capables de télécharger leurs pages chaque matin, récupérant l’investissement sur la baisse de leur coût, l’offre pouvant leur gagner de nouveaux abonnés.

Première initiative du genre en France : le journal économique Les Échos existe depuis janvier 2007 en version e-paper : pour 500€, Les Échos proposent l’achat d’un lecteur portable abonné au journal et le recevant par téléchargement tous les matins.

Chez les éditeurs, en revanche, on avance doucement. Ce qui n’est pas étonnant, d’ailleurs, lorsqu’on voit avec quelle lenteur les maisons d’édition ont adopté l’internet... Des tentatives de maisons d’édition électroniques ont fait chou blanc (OOHOO.com, pour ne citer qu’elle).

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Cory DOCTOROW

Les auteurs de science-fiction, en revanche, semblent souvent parmi les premiers à souhaiter tenter l’expérience d’une distribution différente de leurs oeuvres.

Cory Doctorow, journaliste-bloggeur-écrivain américain de science-fiction, a publié son premier roman Down and Out in the Magic Kingdom (Dans la dèche au Royaume Enchanté, en poche chez Folio SF) en janvier 2003, chez Tor. Au même moment, il permettait le téléchargement sur le net de la totalité du texte, gratuitement et en autorisant la libre-circulation du fichier [3] ! Une première historique qui s’est conclue par un record de téléchargements : 30 000 dans la première journée, 700 000 au total au bout de trois ans. Mais cela n’a pas empêché le « vrai » livre de se vendre, et même très bien !

Depuis Doctorow a procédé de la même façon avec ses deux autres romans et un recueil de nouvelles, et jamais les téléchargements ne l’ont empêché de réaliser de très bonnes ventes en librairie. Son raisonnement est simple : la circulation du fichier sur le net lui permet de toucher de très nombreux lecteurs potentiels et fonctionne comme une bande-annonce : ceux qui aiment vraiment les premières pages du livre l’achètent (pour le lire sur papier, pour le posséder, pour le mettre sur l’étagère, pour l’offrir) – ceux qui ne l’aiment pas ne l’achètent pas, mais ils ne l’auraient pas acheté de toutes les façons.

D’autres auteurs, comme Charles Stross avec son roman Accelerando, ont depuis adopté le même type de distribution hybride. Alors Doctorow a-t-il découvert le modèle économique de l’édition de demain, une version téléchargeable gratuite fonctionnant comme un teaser de la version arbre-mort ? L’apparition de nouveaux lecteurs confortables et pratiques (e-ink, support flexible, légèreté) ne risque-t-elle pas d’invalider ce modèle, les fans du livre ne passant plus à la phase d’achat ? Seul l’avenir le dira... Mais l’évolution du marché de la musique (chute des ventes de CD, boom du téléchargement légal insuffisant pour compenser et piratage massif), même s’il n’est pas, par nature, comparable à 100% à celui du livre, ne rend pas optimiste.

À noter que, dans la liste des meilleures ventes de Kindle, les cinq premières places, et vingt des vingt-cinq premières places sont des livres... gratuits.


« En 2020, les imprimeries seront probablement d’une utilité comparable à celle des forges aujourd’hui »
Nicholas Negroponte
Responsable du Média Lab au M.I.T.


BIBLIOGRAPHIE

  • Le roman le plus directement lié au concept de livre du futur est sans doute celui de Neal Stephenson, L’Âge de Diamant  : on y voit une jeune fille de pauvre condition faire son éducation, et par là changer son destin, grâce à un livre interactif et malicieux tombé par hasard entre ses mains.
  • De nombreux romans de science-fiction évoquent, en passant, et comme s’il s’agissait d’évidences, des outils « tout-en-un » trés répandus dans le futur, qui cumulent les fonctions de téléphone portable, navigateur de réseau, carte bancaire, agenda, etc. Chez Greg Bear, par exemple, il s’agit du Personal Access Device, PAD, dans Oblique.

Mr.C


NOTES

[1] On imagine avec horreur les perspectives que cela ouvre à l’affichage publicitaire...

[2] Le CES 2010 s’est déroulé du 7 au 10 janvier 2010.

[3] Down and Out in the Magic Kingdom est toujours téléchargeable, dans de nombreux formats, intégralement et gratuitement à cette adresse : http://www.craphound.com/down/download.php.