Publié le 08/04/2008

Le monde englouti suivi de Sécheresse de J.G Ballard

ED. DENOËL / LUNES D’ENCRE, FEV. 2008

Par Soleil vert

Gilles Dumay réédite en un volume deux romans de J.G. Ballard, « Le monde englouti » et « Sécheresse », initialement parus dans la collection « Présence du futur ». Ils bénéficient d’une nouvelle traduction due à Michel Pagel.


Rédigés au début des années 60, ces volumes constituent, avec La forêt de cristal et Le vent de nulle part, Le Cycle des apocalypses, mettant en œuvre quatre éléments.

APOCALYPSES

Le lecteur néophyte des œuvres de l’écrivain anglais et qui a en mémoire le film The day after sera nécessairement surpris par le traitement onirique et poétique de cette thématique.
En effet, Ballard rompt les amarres avec les lois du genre : pas de Cassandre annonciatrice de la catastrophe, pas de scènes de déluges ou de glaciations, pas de terre promise à un petit nombre d’élus. Dans ces histoires de fin de monde, les personnages baignent dans une stase temporelle, indifférents à l’impératif de survie. Ils ne s’opposent pas à leur nouvel environnement, ils s’y installent. Leurs motivations nous semblent incompréhensibles.
Cette rupture est d’autant plus remarquable qu’elle correspond au début de la carrière littéraire de l’auteur de L’empire du soleil. Difficile de trouver un point d’inflexion initial dans cette bibliographie, un « avant » et un « après » comparativement à l’œuvre d’un Robert Silverberg par exemple. Ballard innove et continuera d’innover par la suite avec La trilogie de béton.

Le Monde englouti est, des deux romans, le plus accessible. On y explore une jungle aquatique dans un Londres noyé sous les eaux, il y fait rarement moins de 37 degrés, et une certaine Béatrice Dahl se bronze sur les terrasses émergées du Ritz.
Plus sérieusement, dans un proche avenir, une série continue d’éruptions solaires affaiblit la ceinture de Van Allen et provoque une élévation de température puis une fonte des glaces ayant pour corolaire une montée dramatique du niveau des mers. Dans les lagunes et lacs nouvellement formés au dessus de Londres se sont amarrées une station scientifique et une base militaire.
Trois personnages principaux : le colonel Riggs, élément rationnel du récit qui tente de maintenir l’ordre antérieur, le biologiste et médecin Kerans puis Strangman pilleur d’épaves, personnage fou. Lorsque le militaire part vers des contrées plus hospitalières en raison de l’élévation continue des températures, Kerans, mu par d’obscures motivations décide de ne pas l’accompagner.
C’est le début pour ce dernier d’une longue dérive mentale. Riggs, Kerans, Strangman, nous voici plongés dans un triptyque freudien : le surmoi, le conscient, le ça. Le départ de Riggs coïncide d’ailleurs avec l’arrivée de Strangman et l’affaiblissement moral du biologiste.
Les éléments internes de l’intrigue, à savoir l’évolution psychique de Kerans, prennent progressivement le pas sur les éléments externes, le décor triassique devient l’image d’un paradis amniotique, une forme de conscience biologique se substitue à la conscience morale.
Tout ceci est magnifié par l’écriture de Ballard tout en ors et en verts. L’affrontement final entre Kerans et Strangman [qui détient la vérité de la jungle ?] est digne d’un Apocalypse Now.

Inversement l’intrigue de Sécheresse est assez ténue.

L’activité industrielle humaine a eu pour conséquence de recouvrir la surface des océans d’une pellicule grasse qui contrarie l’évaporation de l’eau et la formation de pluie. L’Europe se transforme progressivement en désert.

Près du village de Hamilton, le docteur Ransom attend tranquillement la fin du monde dans sa péniche, péniche qui bientôt ne lui sera plus d’aucune utilité puisqu’ aussi bien le fleuve que le lac sont en cours d’assèchement. Les réserves d’eau baissant il se rend à Hamilton puis dans la ville de Mount Royal. C’est le début d’une errance en compagnie d’un jeune homme Philip Jordan et d’une zoologiste, qui aboutit sur une plage.

Peu de péripéties dans ce roman, si ce n’est la description de personnages pittoresques comme le révérend Johnston qui tente d’enrayer la fuite des habitants de Hamilton ou de Jonas, pêcheur illuminé, à la recherche d’ un nouveau fleuve.

Le roman, un petit plus long que le précédent, est découpé en de courts chapitres qui ont pour effet de briser la continuité narrative en de multiples instantanés et suggèrent un univers pictural.

LES MONTRES MOLLES DE DALI

Cette toile de peinture n’est pas la seule citée dans Le monde englouti et Sécheresse. Mais elle illustre bien les deux thèmes qui soutendent la narration : une réflexion sur le Temps, une démarche picturale.

Le monde englouti décrit une involution. La faune, la flore ressuscitent la période géologique du Trias, une forme de conscience primitive envahit l’esprit des personnages. Ce thème sera repris par Ballard dans plusieurs nouvelles dont celles présentes dans les recueils La plage ultime ou Mythes d’un futur proche.
Sécheresse met en scène une stase temporelle. Le fleuve asséché constitue la métaphore de l’arrêt de l’écoulement du temps. Les liens sociaux disparaissent, de petits groupes humains se forment autour des rares points d’eau. La plage où s’entassent les foules qui tentent de distiller l’eau de mer symbolise aussi la dernière frontière, celle qui nous sépare d’un très lointain passé amphibien.

Les références picturales sont en fait multiples : Dali, Delvaux, Max Ernst, Tanguy, autant de peintres recensés par Ballard. Ainsi Silence de Max Ernst [1] illustre bien une caractéristique commune aux deux romans : la fusion des personnages et de leur environnement. Jour de lenteur de Tanguy [2], cité dans Sécheresse évoque tout aussi bien une vase luisante ou émergent poissons morts et objets divers qu’une dune de sable dans laquelle s’enlisent des êtres mystérieux. Les courts chapitres de Sécheresse sont comme autant de toiles imaginaires aux titres surréalistes : Le cygne agonisant, Le lion blanc... Les lire équivaut à commenter une peinture.


COMMANDER

On attend avec impatience la réédition de La forêt de cristal, afin de compléter cette sublime trilogie, en espérant, qui sait un jour, la parution du Vent de nulle part.



NOTES

[1] Une reproduction de Silence sur le net

[2] Une reproduction de Jour de lenteur sur le net