EN BREF

 
VOS LIVRES DANS LA BOITE AU LETTRES !




En commandant vos livres sur Amazon.fr vous faites des économies [-5%] et vous participez au financement du site car le Cafard cosmique reçoit une petite commission sur les ventes.

Le livre le plus acheté
en mai 2010 :
Janua Vera +
de Jean-Philippe Jaworski
aux Ed. Moutons Électriques

 

A VOIR AUSSI

Publié le 08/04/2010

La Parallèle Vertov de Frédéric Delmeulle

ÉD. MNÉMOS / DÉDALES, FÉV. 2010

Par Ubik

On pourrait surnommer le roman de Frédéric Delmeulle Nec Deleatur redux s’agissant là de la réédition, quelque peu modifiée – rien de violent toutefois –, du même livre chroniqué jadis par le Cafard Cosmique.
Illustrant ainsi la ritournelle bien connue (tout bon roman trouve toujours son éditeur), l’ouvrage a fini par attirer l’attention de Mnémos. Gageons que cette deuxième chance permettra à son auteur de toucher un lectorat plus large, d’autant plus que La Parallèle Vertov s’inscrit dorénavant dans un ensemble plus vaste dont le deuxième volet est d’ores-et-déjà annoncé pour le mois de juin.


La Parallèle Vertov débute d’une façon très classique et ne manquera pas de susciter l’intérêt de l’amateur de littérature populaire tout en flattant sa culture. Dévoué à son ouvrage, l’auteur meuble son récit avec les motifs et les ressorts du roman-feuilleton.
Londres, 1910. Envoyé en Angleterre pour couvrir un événement à la fois inexplicable et spectaculaire, le journaliste Joseph Reboul se lie d’amitié avec son confrère britannique John Grierson dont il fait la connaissance à cette occasion. Ils ne seront pas trop de deux pour éclaircir le mystère entourant les circonstances de l’assassinat du troisième bedeau de l’abbaye de Westminster. Un crime d’autant plus étrange, que la victime semble être morte de peur, toutes portes fermées de l’intérieur, la dépouille gisant au milieu d’une dévastation surnaturelle. Variante inédite du crime en chambre close, l’événement apparaît comme le prélude d’une investigation de plusieurs dizaines d’années, émaillée de nouveaux crimes tout aussi mystérieux. Un voyage inachevé au cœur des ténèbres, qui échoue sur les rives de l’Oubangui.

Fort heureusement, La Parallèle Vertov ne s’en tient pas uniquement à l’exercice de style appliqué ou au pastiche obséquieux. Peu à peu, par une sorte de fondu enchaîné, l’intrigue se décale vers un autre enjeu. On délaisse ainsi le roman d’élucidation pour glisser progressivement vers le vertige spéculatif de la science-fiction, en particulier l’un de ses thèmes majeurs : le voyage temporel.
Delmeulle nous transporte au début du XXIe siècle, introduisant enfin les deux principaux protagonistes de l’histoire. Alors qu’il végète dans des emplois précaires et inintéressants, Child Kachoudas reçoit un message de son oncle, un misanthrope notoire. La curiosité piquée par un film de 1910 recommandé par son aîné, Child se rend au rendez-vous fixé par celui-ci. Son oncle lui dévoile sans surseoir le fruit de ses activités secrètes et l’entraîne dans le passé pour un voyage en apparence sans risque, mais qui se révèle au final jalonné d’imprévus. Un périple spatio-temporel fertile en spéculations, certes déjà vues, mais ici recyclées avec intelligence.

Au-delà du voyage temporel et des paradoxes qu’il génère, source d’inspiration de nombreux romans de SF, le propos de Frédéric Delmeulle taquine Clio. Ainsi, de héros de l’histoire, nos deux personnages deviennent des acteurs de l’Histoire.

« Faire de l’histoire, à ce qu’on lui avait dit, c’était ressusciter des vies passées. Il se demandait maintenant si ce lieu commun ne cachait pas l’essentiel : faire de l’histoire, c’était d’abord déterrer des charognes. Patiemment, et même avec une certaine délectation. Assembler des morceaux épars, des vestiges faisandés, et prétendre ramener à la vie quelque chose qui était aussi proche de la réalité que le monstre du Dr Frankenstein l’était de la perfection. »



On le sait, l’humanité est taraudée par son passé et surtout par son écriture. Pourtant depuis Hérodote, l’Enquête n’est pas aisée. Il faut tailler dans le maquis des réécritures partisanes, extrapoler à partir de documents lacunaires ou erronées en confrontant les diverses sources entre elles. Il faut être capable de traduire en mots les non-dits pour donner du sens à des faits, en apparence dépourvus de liens. Il faut affûter sa grille de lecture afin de restituer un récit cohérent et lisible, sans omettre, à aucun moment, de rester modeste. D’une certaine manière, l’intrigue de La Parallèle Vertov transpose via la fiction ce travail patient, où l’imagination joue aussi un grand rôle. De même, Frédéric Delmeulle n’oublie pas que la vérité historique reste définitivement le hors-champ de l’histoire.

Autre sujet de préoccupation de l’Histoire abordé par La Parallèle Vertov, la question du déterminisme. Peut-on donner un sens à l’Histoire au travers des connaissances parcellaires léguées par le passé ? Une sorte de dessein intelligent, un schéma directeur, une psychohistoire, qui à la fois apporterait le réconfort de la certitude et ouvrirait les perspectives en matière de prospective, pour ne pas dire de prédiction. On s’en doute, l’Histoire dépendant davantage d’un faisceau inextricable d’actes individuels et d’aspirations collectives, plutôt que de faits précis et datés, la réponse à cette interrogation apparaît biaisée, même si elle continue de stimuler les esprits, et pas seulement dans la recherche historique.
Le lecteur de Greg Egan connaît sans doute la réponse apportée par l’écrivain australien dans sa nouvelle « Lumière des événements ». Pour mémoire, « quoi que recèle ce futur immuable, je reste sûr d’une chose : ce que je suis est toujours un composant de ce qui l’a déterminé et continuera à le déterminer. Je ne peux demander de liberté plus grande. Ni de responsabilité plus importante. »
Poussant un cran plus loin le raisonnement, Frédéric Delmeulle avance une proposition (provisoirement) définitive : Nec deleatur.


COMMANDER

Alliant le souffle de l’aventure de la littérature populaire et les exigences d’une littérature de réflexion, Frédéric Delmeulle nous livre ici un bien bon premier roman. Des raisons d’espérer de l’avenir, si tout est effectivement écrit.