Ça fait quoi, d’écrire de la SF, quand on est une femme, demande-t-il, la voix suave ? On sait déjà quel mariage douteux unit la science et la fiction, mais quand en plus les femmes s’en mêlent, ça donne quoi ?
Elles s’emmêlent ! s’exclame le bovin du fond, ravi de lâcher sa bouse.
L’intervieweur néglige l’interruption et revient à la charge : sérieusement, c’est quoi ce que les femmes apportent au genre ? Plus de douceur ? Plus de sensibilité ? L’amour de l’autre et de la nature ?
Mes dents grincent, et seule une vieille habitude de l’exercice, doublée d’une certaine lassitude, m’empêche d’injurier le malavisé. Ras la casquette des clichés sur la sensibilité féminine. Pour moi, et c’est depuis toujours une évidence, la littérature n’a rien entre les jambes. Zéro coquin. Pas plus d’abricot que d’asperge. Tu es écrivain, ou tu ne l’es pas. Après, que tes sources d’inspiration diffèrent en fonction de ton vécu, c’est un truisme. Selon qu’il baise ou qu’il est baisé, l’homme ou la femme se met autre chose sous la langue ou la plume. Encore que l’imagination pallie assez bien, qu’on se souvienne de Flaubert expliquant « Madame Bovary, c’est moi », ou écrivant :

« J’ai un casque de fer sur le crâne. Depuis 2 heures de l’après-midi (sauf 25 minutes à peu près pour dîner), j’écris de la Bovary. Je suis à leur Baisade, en plein, au milieu. On sue et on a la gorge serrée. Voilà une des rares journées de ma vie que j’ai passée dans l’Illusion, complètement, et depuis un bout jusqu’à l’autre. Tantôt, à six heures, au moment où j’écrivais le mot attaque de nerfs, j’étais si emporté, je gueulais si fort, et sentais si profondément ce que ma petite femme éprouvait, que j’ai eu peur moi-même d’en avoir une. (...) N’importe, bien ou mal, c’est une délicieuse chose que d’écrire ! que de ne plus être soi, mais de circuler dans toute la création dont on parle. Aujourd’hui, par exemple, homme et femme tout ensemble, amant et maîtresse à la fois, je me suis promené à cheval dans une forêt, par un après-midi d’automne, sous des feuilles jaunes, et j’étais les chevaux, les feuilles, le vent, les paroles qu’ils se disaient et le soleil rouge qui faisait s’entre-fermer leurs paupières noyées d’amour. »

Lettre à Louise Colet, 1953


Tout de même, râle l’intervieweur, la science-fiction, ce n’est pas une littérature ordinaire ! La preuve, vous n’êtes qu’une poignée de filles à en écrire.
Touché, coulé ? Pour avoir successivement dirigé à dix ans d’intervalle une revue trimestrielle puis une anthologie annuelle, j’ai pu mesurer en d’autres temps la mauvaise volonté de mes sœurs auteurs à s’illustrer en SF. Qu’elles n’aient pas découvert le potentiel descriptif et critique de cet outil fabuleux, c’était hors de ma compréhension. Quel autre genre littéraire permet à la fois d’analyser le monde où nous vivons, de s’interroger sur son avenir, d’exprimer ses craintes, ses révoltes, sa volonté de résistance, d’inventer des moyens d’aboutir à la subversion tout en exposant son univers intérieur et en jouant avec des libertés inouïes, notamment lexicales, que l’on ne trouve guère ailleurs qu’en poésie ?
J’y réfléchissais, bien sûr. Le mot science, dans science-fiction devait agir comme un repoussoir efficace. Après des siècles d’opprobre et de portes fermées, parfois avec violence, pourquoi diable des filles (naturellement inférieures, dixit Aristote) se seraient-elles intéressées à cet enfant bâtard de la littérature ?
Au fil des siècles, les scientifiques avaient constamment relégué les femmes à la seconde place, jusqu’aux plus éclairés, jusqu’à Darwin qui, en 1871, dans La Descendance de l’homme, déclarait la femme dotée d’une puissance intellectuelle inférieure et de moindres facultés créatrices. La femme, c’était l’Autre, non pas un Autre complémentaire, mais un Autre étranger, rétif, difficile à soumettre, au même titre que l’indigène. On sait comment la science tenta de prouver l’infériorité du cerveau de l’une et de l’autre. Le sociobiologiste David P. Barash écrivait en 1978 que la nature elle-même est sexiste. Cette tendance n’a pas entièrement disparu.
Dans sa dimension patriarcale, caricaturalement genrée, dogmatique, le culte de la science était une véritable machine de guerre contre les femmes, instrument de domination, de rapports de force, de compétition, lieu de tension et d’agressivité permanentes. Et il faut bien dire que, même sans loupe, quand on se penchait un peu sur l’histoire des femmes dans la SF, on s’apercevait vite qu’elle reflétait cette idéologie dominante. Des lectrices ? Point du tout. Ou quasi pendant toute la première moitié du XXe siècle, le fameux Âge d’or de la SF anglo-saxonne. Pas de surprise. Comment auraient-elles pu se reconnaître dans les pulps, ces publications à quatre sous des années 30–40 ? Le bug eyed monster, grosse bestiole aux appendices tentaculaires qui vous effeuille sa jolie fille en couverture tel un King Kong de l’espace, c’est bon pour l’ado boutonneux. Et quand John Campbell décida de fonder un peu plus les récits, il en exclut les femmes. Anne McCaffrey voulait montrer des filles un peu libérées ? Pouah ! Heinlein parler de sexe ? Shocking ! Et devinez comment le sieur Campbell s’adressait aux lecteurs de sa revue Astounding ? « Messieurs », commençait-il.
L’intervieweur balance ses épaules, les yeux au ciel : c’était une autre époque ! Ha, ha ! Si vous croyez que cette anecdote ne pourrait pas se reproduire aujourd’hui, pauvre de vous. J’en ai d’autres de ce tonneau à votre service.

Ergo, pas de lectrices, et pour cause. Quant aux auteurs, dans les débuts, les femmes prenaient un pseudo (Gertrude Barrows Bennett signait Francis Stevens de 1917 à 1923, et les lecteurs pensaient que ce nom cachait Abraham Merritt). Elles y étaient parfois obligées par leurs éditeurs soucieux de ne pas effrayer le lectorat masculin (André Norton cachait ainsi Alice Mary Norton). Ou alors elles publiaient sous couvert de leurs initiales (Catherine Lucille Moore, immortelle créatrice de Shambleau et de Jirel de Joiry, l’une des premières héroïnes de cape et d’épée de la fantasy, se masquait en C. L. Moore et ses fans, y compris l’écrivain Henry Kuttner qui allait devenir son mari, lui écrivaient en pensant qu’elle était un homme). Ou encore, elles bénéficiaient du doute associé à un prénom mixte (telle Leigh Brackett, qui fut entre autres scénariste pour Howard Hawks des films Le Grand sommeil et Rio Bravo… et dont on disait qu’elle écrivait « comme un homme »).
Eh oui, c’est l’évidence, un écrivain de qualité écrit « comme un homme » quand il est de l’autre sexe. Éprouve-t-on quelques doutes sur son identité, personne n’imagine qu’il puisse être une femme. Anecdote aussi célèbre que savoureuse, James Tiptree Jr (on ignorait alors qu’il était le pseudo d’Alice Sheldon) fut traitée de « mâle chauviniste » par Samuel Delany. Quant à Ted Sturgeon, pourtant homme éclairé, il écrivait : « Il a été suggéré que Tiptree était une femme, théorie que je trouve absurde, car il y a pour moi quelque chose d’inéluctablement masculin dans l’écriture de Tiptree. » Bien entendu, quand l’auteur révèle son identité, deux ans plus tard, tout le monde s’accorde à lui trouver des accents féminins, et même féministes !
Il faut attendre les années 50, la guerre froide et l’angoisse de la bombe atomique pour que prenne fin le mythe de la science souriante et progressiste. De nouvelles préoccupations trouvent à s’exprimer dans les magazines qui se multiplient, Farmer casse le tabou du sexe interdit en publiant Les amants étrangers, on parle de pollution, de surpopulation, de racisme, et les femmes s’engouffrent dans la brèche d’une littérature enfin adulte et décomplexée. Les années 60 confirment la percée, en même temps que se produit cette véritable révolution : l’arrivée sur le marché du premier contraceptif oral. Désormais, les femmes pourront maîtriser leur fécondité. La légalisation de l’avortement dans les années 70, puis les lois empêchant la discrimination sexuelle sur le marché du travail, autant de progrès qui semblent signer la fin d’une oppression plurimillénaire.

Charnière 60-70… Le monde semble ouvert, en marche, généreux, fusionnel. Je découvre quelques réjouissances vitales, et avec le même appétit la science-fiction. Hors les classiques, je n’en connaissais que l’extraordinaire Lovecraft, que je classais en littérature fantastique, à côté d’autres auteurs fétiches, Kafka, Edgar Poe, Henry James.
Au sortir du surréalisme, c’est un éblouissement. Mon initiatrice écrème sa bibliothèque au profit des livres les plus ambitieux, et la SF se féminisant massivement aux USA dans les années 70, je m’aperçois qu’elle peut être écrite par des femmes, comme l’immense Ursula K. Le Guin. Et que des féministes gagnent le prix Nebula pour leur première nouvelle (Joanna Russ en 72 : « Lorsque tout changea », Vonda McIntyre en 73 : « De brume, d’herbe et de sable »). Les deux anthologies-manifestes de Pamela Sargent, Femmes et merveilles, Encore des femmes et des merveilles, publiées en 75 et 76, me confortent. Je découvre les cycles de femmes déjà célèbres (La Ballade de Pern de Anne McCaffrey, La Romance de Ténébreuse de Marion Zimmer Bradley) ou qui vont le devenir (Carolyn J. Cherryh). Toutes ces filles mettent en scène des héroïnes actives, libres, volontaires, et qui se rendent maîtres de leur destin.
Je m’aperçois aussi, pénétrant le microcosme en 75 via la rédaction en chef de la revue Horizons du Fantastique, que les auteurs francophones de mon sexe sont quasi absentes de la scène. Si l’on excepte Christine Renard et Julia Verlanger (alias Gilles Thomas), qui ne tarderont pas à disparaître, c’est le néant. Au cours de cette décennie, trois écrivains issus du mainstream s’aventurent dans le genre pour des allégories coup de poing, hors collection spécialisée : Monique Wittig (« Les Guérillères », 1969), Christiane Rochefort (« Archaos ou le Jardin étincelant », 1972), Françoise d’Eaubonne (« Le Satellite de l’amande » 1975 et « Les Bergères de l’Apocalypse » 1978).
Ce sera tout. Fin de la récréation. Durant de longues années, quand nous commencerons à publier des romans l’une et l’autre, moi en 1980 (« Les Olympiades truquées »), elle en 1981 (« Le Silence de la cité »), nous serons avec Elisabeth Vonarburg, Québécoise d’origine française, les deux seules romancières francophones à publier de la SF en France. Et trente ans plus tard, nous n’avons guère été rejointes que par une poignée de consœurs. Les romancières se comptent toujours sur les doigts d’une main. Sylvie Denis, après une carrière remarquable de nouvelliste, s’est lancée dans l’écriture romanesque (« Haute-École », 2004, « La Saison des singes », 2007), Catherine Dufour, apparue d’abord sur la scène de la fantasy humoristique, a trusté tous les prix pour Le Goût de l’immortalité, roman paru en 2005 et inspiré des Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar, Corinne Guitteaud a commencé elle aussi en fantasy avant de s’attaquer à la SF avec ses cycles Atlante et GeMs, et la dernière apparue, Jeanne-A Debats, après avoir elle aussi trusté tous les prix pour sa novella « La vieille anglaise et le continent » parue en 2008, vient de sortir son premier roman : Plaguers.
Le champ s’élargit un peu si l’on ajoute la nouvelliste Sylvie Lainé, Mélanie Fazi, également romancière mais essentiellement auteur de fantastique, et les auteurs de littérature jeunesse (Nathalie Le Gendre, Danielle Martinigol), mais il porte néanmoins très peu d’épis. À peine une vingtaine en convoquant les Québécoises en renfort : Sylvie Bérard, Michèle Laframboise, Francine Pelletier, Esther Rochon, et bien sûr Elisabeth Vonarburg qui n’a cessé de publier tous azimuts depuis son premier roman, pour citer les plus connues d’entre elles.
Nos auteurs de fantasy sont plus nombreuses, comme aux Etats-Unis où elles se sont massivement reconverties pour des raisons qui me semblaient d’abord essentiellement vénales. La fantasy aligne bien plus de best-sellers que la SF. Cependant j’ai fini là aussi par m’interroger. Les Américaines ont été confrontées avant nous à la dissolution de la science dans la technoscience, au piétinement de l’éthique au profit d’une volonté scientiste toute entière asservie à son objectif : changer la nature, changer l’homme, créer la surnature et le surhomme de demain. Les prix Nobel sont les Prométhée d’aujourd’hui. Dieu est mort, ils sont les nouveaux démiurges. C’est une évidence pour le découvreur de la structure de l’ADN, James D. Watson :

« La découverte de la structure en double hélice et la révolution génétique qui s’ensuivit nous offrent un socle pour imaginer que les pouvoirs traditionnellement réservés aux dieux deviendront un jour les nôtres. »


Qui dit encore :

« Et si nous pouvions un jour améliorer ces gènes afin de mettre un terme à la mesquinerie et à la violence, en quoi notre humanité s’en trouverait-elle diminuée ? Le slogan promotionnel que les créateurs de Bienvenue à Gattaca avaient imaginé reprenait un des préjugés les plus profondément enracinés à l’encontre du savoir génétique : « Il n’y a pas de gènes pour l’esprit humain ». Le fait que tant de gens persistent à souhaiter qu’il en soit ainsi témoigne d’un aveuglement dangereux. Si la vérité que l’ADN a révélée pouvait être acceptée sans crainte, nous n’aurions plus lieu de désespérer du sort de ceux qui viendront. »


Son co-découvreur, Prix Nobel avec lui en 62, Francis Crick, renchérit :

« Aucun enfant nouveau-né ne devrait être reconnu humain avant d’avoir passé un certain nombre de tests portant sur sa dotation génétique (.…). S’il ne réussit pas ces tests, il perd son droit à la vie. »


 Manipulations génétiques, biotechnologies, à terme se profile l’image d’un biopouvoir aux accents nietzchéens qui ne masque pas son désir d’eugénisme. Il ne paraît pas très étonnant que ce retour à un scientisme triomphant ait de nouveau écarté les filles de la scène SF. Le culte du surhomme GM, elles peuvent ne pas trouver ça très sexy si elles n’ont pas un cerveau petit pois. Le mythe de l’immortalité qui s’associe évidemment avec celui du corps à jamais préservé (ou de l’absence de ce corps devenu inutile) est un peu plus glamour, mais il appartient aussi à la thématique fantastique, et se recycle aisément en fantasy.
Par ailleurs, les femmes qui écrivent sont aux premières loges pour constater la dégradation de leur statut et de leurs moyens d’existence. Là où elle pensaient avoir triomphé de l’inégalité des sexes, au début des années 80, c’est le choc en retour. Des journées ont dû leur être dédiées pour rappeler qu’elles sont l’autre moitié de l’homme, encore victimes de violences aussi insensées que mortelles, encore réputées s’être montrées complaisantes quand il est avéré qu’elles ont été violées, encore obligées de batailler pour leurs droits inscrits dans la constitution.
Backlash… Cette égalité entre les sexes permise par les moyens contraceptifs et gagnée ensuite de haute lutte sur les terrains sociaux, voilà qu’on s’aperçoit qu’elle est restée un vœu pieux. Quand elle ne se désagrège pas, plus terriblement. Et parfois sous l’influence des femmes elles-mêmes, comme les extrémistes américaines de la Leche League, en guerre contre le lait en poudre, le biberon et la tétine. Hors téton maternel, point de salut. Haro sur les filles qui ne pratiquent pas l’allaitement naturel, ces mauvaises mères obèrent salement l’avenir de leur bébé. Lequel ne sera pas initié à la bonne relation parent-enfant, et par suite ne sera pas un bon acteur de la cohésion sociale. CQFD…
Dieu merci, j’ai pu téter un biberon, ma mère ne produisait pas assez de lait. Je n’ai pas l’impression qu’elle ait ainsi massacré mon futur ni mes capacités à interagir avec le reste du monde. Et que deviennent les malheureuses qui souffrent le martyre parce que leurs bouts de seins sont crevassés ou infectés ? Ou qui tombent d’épuisement parce que leur nourrisson pleure toutes les nuits. Pas mal quand le père prend le relais, non ? Sans compter que ça peut lui donner quelques joies !
Plus sombrement, je vois dans ce mouvement de la Leche League (fort bien relayé par le corps médical et par l’OMS) une incitation à renvoyer les femmes à la maison : impossible de travailler si vous allaitez jusqu’aux deux ans de votre gosse.

Voilà donc mes auteurs revenues du côté fantasy de l’imaginaire : Terre-Mère, Gaïa, New Age, wicca (culte de la grande déesse, néo-sorcellerie féministe américaine, si l’on résume). Ce genre qui puise dans un médiéval revisité leur autorise toutes les libertés, greffons, adaptations, recyclage des images référentielles de notre enfance : sorciers, dragons, châteaux-forts, fées et lutins, trolls et autres monstres empruntés aux légendes et mythologies. Une chose est sûre, la plupart du temps, dans leurs livres, les filles sont puissantes, le modèle de la fantasy masculine issue de Tolkien battu en brèche. Dans les romans les plus intéressants, qui finissent par former une vraie contre-culture (cf. l’excellente analyse d’Anne Larue dans son livre un temps interdit : Fiction, féminisme et postmodernité), on n’assiste pas à un simple renversement des rôles et pas plus à la description d’univers vaginocrates qui ne mettraient en scène que des images maternelles archaïques. On donnera pour exemple Le Cycle de Terremer de Le Guin pour les grandes anciennes, et pour les petites nouvelles Chien du Heaume de Justine Niogret.
Mais la douceur, la sensibilité, l’amour de l’autre et de la nature, râle l’intervieweur.
Lisez Justine et vous comprendrez que les filles écrivent aussi avec du muscle, de la sueur, du sang et de la baston. Le sexe des histoires, ça n’existe pas.


WINTREBERT Joëlle