Publié le 01/07/2005

"Le vent d’ailleurs" de Ursula LE GUIN

["The other wind", 2001]

EDITIONS ROBERT LAFFONT / AILLEURS & DEMAIN, 2005

Par Ubik

Cela fait un certain temps que nous savons que Tehanu n’est pas le dernier livre du Cycle de "Terremer". La parution d’un nouveau livre de Terremer intitulé en France "Le vent d’ailleurs", vient le confirmer. J’avoue immédiatement mon inquiétude car le recueil précédent, "Contes de Terremer", ne me paraissait plus apporter grand-chose à la cohérence de l’univers... pour parler franchement, il me semblait faire tâche dans la vision éthique de Ursula LE GUIN. Après avoir lu ce présent roman, je suis rassuré.


« Le vent d’ailleurs » renoue le fil du récit, quinze années après l’action de « Tehanu », et change une nouvelle fois de point de vue. Le procédé est habituel chez Ursula Le Guin. En fait, il s’agit plutôt d’une multiplication de personnages dont nous suivons les problèmes intimes. Aulne, modeste sorcier raccommodeur [ il répare avec des sorts les objets cassés ] de l’île de Taon, rêve toutes les nuits de sa femme morte. Il la rejoint en esprit au pied du mur bornant la contrée des ténèbres et échange même avec elle un baiser, phénomène inconcevable et périlleux. Les choses se gâtent davantage lorsqu’il est accueillit par une foule grandissante de morts qui le harcèle l’invitant à les libérer. Sa vie en est bouleversée et il en perd le sommeil.

Arren désormais roi, sous son vrai nom de Lebannen, poursuit l’entreprise de restauration de l’unité de Terremer. En négociation avec les Kargues pour faire la paix, il se retrouve dans une situation déstabilisante. Le nouveau roi des terres kargades lui offre sa fille en mariage en échange de l’anneau de paix d’Elfarranne que jadis Ged a ravi dans le trésor des Tombeaux d’Atuan. Tiraillé entre son devoir de monarque et son vouloir d’individu, il doit de surcroît faire face à la rupture de la trêve avec les dragons qui ravagent inexorablement les îles. Tehanu, la fille-dragon, a également un rôle à jouer dans les événements, et puis Onyx représentant de l’école de Roke, et Seppel dépositaire de la sapience de Paln, et Seserakh, jeune princesse kargue perdue au milieu de ses ennemis. Tous ont leur part à apporter pour restaurer l’harmonie car l’heure du choix est venue pour tous ceux qui n’ont pas choisi. C’est le temps des changements, un déséquilibre ancien doit être réparé.

« L’homme choisit le joug, Le dragon, l’aile. A l’homme les biens, Au dragon rien. »

J’ai retrouvé dans ce roman les qualités de « Tehanu ». Ce propos humaniste c’est-à-dire centré sur les interactions humaines, sans son défaut principal, cette impression d’ajout désagréable.

Pour l’anecdote, la quatrième de couverture présente « Le vent d’ailleurs » comme le quatrième livre de Terremer. Mille diables ! s’exclame le puriste acharné que je suis. Ce n’est pas le quatrième mais le sixième livre ! Et de pester contre l’incurie de l’auteur de cette erreur lamentable. Néanmoins à la lumière d’une petite recherche, il s’avère que le malentendu ne repose que sur l’existence d’une numérotation alternative. En effet, la collection Ailleurs & Demain a réédité les trois premiers livres en un seul volume. Trois en un auquel on ajoute « Tehanu », le recueil « Contes de Terremer » et « Le vent d’ailleurs », ça fait quatre ! Les fans peuvent ranger leurs couteaux et les collectionneurs traquer les exemplaires numérotés différemment.

Ce nouveau livre de Terremer s’intéresse à une interaction qui jusqu’à présent a été laissée en friche, celle entre l’espèce humaine et les dragons. Certes, au cours des précédents livres, le lecteur a rencontré de nombreux dragons et cela n’a pas modifié pour autant, ou très peu, l’image de créature coléreuse, fourbe et parfois cupide qui pèse sur l’imaginaire de leur représentation. « Le vent d’ailleurs » porte enfin un éclairage autre sur les origines mythiques de cette espèce et bouleverse les perspectives instituées jusque-là. Pourtant il commence sous de mauvais augures puisque d’emblée les dragons sont présentés comme les agresseurs, les forceurs de trêve. Le manichéisme va-t-il pointer le bout de son nez ? Heureusement, Ursula LE GUIN s’adresse à l’intellect et non au portefeuille. Son propos est autre, comme ce vent ["The other wind"] qui donne son titre à ce roman et instille un second souffle au cycle. Oserai-je tenter la comparaison avec le Chi, ce souffle cosmique universel du taoïsme ?


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Bon on ne peut pas nier également que le récit a tendance à s’endormir lorsqu’il aborde les questions matrimoniales et la vie de cour. J’ai crains même pendant un instant à une dérive à la George R. MARTIN... Mes craintes se sont avérées non fondées car le final restaure un équilibre pendant un temps menacé et conclut de belle manière l’ensemble du cycle.