Première publication le 01/09/2007
Publié le 10/06/2010

Leçons du monde fluctuant de Jérôme Noirez

REED. J’AI LU, JUIN 2010
1ERE ED. : DLE, SEPT. 2007

Par Mr.C

Novascholastica est une île en forme de main, grande comme deux fois l’Angleterre, accrochée au Tropique du Capricorne, en plein océan Indien. Là-bas, les morts n’en font qu’à leurs têtes et s’installent dans des au-delàs indigènes qui échappent au contrôle des amphigouristes britanniques.
D’où la décision d’y missionner un noir précepteur, Jab Renwick, accompagné du révérend Charles Dodgson, ainsi puni de sa manie de photographier les fillettes de moins de 10 ans en tenue légère.
Pendant ce temps, sur l’île mystérieuse, la petite Kematia demande son chemin à une tortue écorchée....

Sans doute le voyage littéraire le plus foutraque de cette rentrée.


Charles Dodgson est le vrai nom de Lewis Carroll, célèbre pour son Alice au Pays des Merveilles. Il imagina cette rêverie insensée dans les années 1860, pour l’amusement d’une des filles du doyen du Christ Church College d’Oxford, où il enseignait.

Jérome Noirez avoue une fascination certaine pour le personnage [ cf. son interview ici ] et on le comprend, tant Dodgson semble avoir été deux personnes : un révérend solitaire, professeur de mathématiques, affligé de bégaiement, qui, de l’autre côté du miroir, devenait le créateur d’un univers délirant, basé sur la parodie et le nonsense, peuplé de monstres cruellement rigolos qui prennent plaisir à torturer une fillette un peu naïve.

Mais pas de panique : Leçons du monde fluctuant n’est pas le cent-douzième remachâge des aventures de l’étourdie gamine, non non non. C’est un roman fantastique, initiatique, drôle et un peu barré, qui finalement n’emprunte au Pays Merveilleux que son créateur, et une héroïne, Kematia, cousine littéraire d’Alice, imposant rapidement sa présence et sa quête toute personnelle.
Car la fillette est morte depuis peu, et son âme en peine erre sur Novascholastica, saturée de questions : pourquoi est-elle morte ? Où se trouve donc le Lonkolong, pays des morts conté par ses trois grands-mères ? Et quelle est donc cette vilaine cicatrice entre ses jambes, refermée par des épines et encore saignante ?

Walt Disney a malheureusement nettoyé les pérégrinations d’Alice d’une bonne partie de leur noirceur. Noirez revient lui aux sources de l’inconscient carollien et en extirpe un roman quasi initiatique — et une malicieuse rigolade.

Du modèle "pince-sans-rire", sous-catégorie "noir profond", sa plume est délicieusement cruelle avec ses créatures : le pathétique Dodgson ne parvient pas à articuler trois mots correctement, et se laisse porter par les événements. Il est moqué de tous, haït de peu, craint de personne. Et le seul être qui ait quelques considérations pour lui est un oiseau exotique répugnant qui le bombarde de charognes.
Son négatif est un vilain parfaitement odieux, le précepteur des morts, Jab Renwick, être fantastique sans scrupule, né des amours d’un assassin avec le mur de sa prison. Il pratique une cruauté si savoureuse qu’on le prend vite en estime.
Et les monstruosités ne manquent pas, qui pontuent les Leçons ... de sommets de grotesquerie réjouissante : le chasseur qui a avalé un cerf, les bois dépassant encore de sa bouche comme deux défenses disproportionnées ; le lapin obèse avide de substances illicites ; le chien de chiffon, le gnou élégant... on voit la parenté de cet équipage avec l’oeuvre de Lewis Carroll, et on remercie Noirez de s’être approprié cette contrée de l’Imagination pour y conduire sa propre histoire.

Alors tout cela est parfois un peu déconcertant ; loin d’une rigoureuse fantasy, le roman s’apparente à un fantastique croquignolesque, non dénué de gravité mais toujours le sourire en coin. La quête de Kematia offre quelques belles pages qui donnent à l’ensemble son épaisseur psychologique. Mais le plaisir est surtout dans le style, malicieux et précis, prompt à dégainer un mot de six syllabes pour la beauté du geste, enrichi en épithètes rares et volontiers parodiques. Jérôme Noirez est peut-être l’auteur qui se rapproche le plus de Jeff Van DerMeer en francophonie.


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Drôle et malin, ce bouquin est tout simplement le meilleur achat possible en cette rentrée 2007 au rayon "fantastique délire érudit" [qui ne compte pas hélas parmi les plus achalandés]. Il vous prend envie ensuite de chercher à mieux connaître l’énigmatique Dodgson/Carroll.

Retenons donc de ces Leçons ... l’existence d’un auteur français jusqu’ici bêtement ignoré, quelque part dans le sud-ouest du pays, capable de manier le verbe avec une élégance et un humour formidables, et riche d’une imagination singulière qu’il nous fera plaisir de visiter à nouveau.