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Publié le 29/05/2010

Les Aventures d’Alice au pays des merveilles et La Traversée du miroir et ce qu’Alice trouva de l’autre côté de Lewis Carroll

[Illustrations : Mervyn Peake]

ÉD. CALMANN-LEVY, MARS 2010

Par Salomé

« Tous ceux qui gardent le sens de la révolte reconnaîtront en Lewis Carroll leur premier maître d’école buissonnière ».
André Breton, Anthologie de l’humour noir.


Étranges objets, que les Alice de Lewis Carroll.
Incontournables et pourtant mal connus, romans intraduisibles (Carroll se livre sans cesse au calembour, crée des mots-valise, joue des consonances, parodie poèmes et comptines auxquelles il donne corps, prend au pied de la lettre des expressions imagées), et pourtant traduits dans d’innombrables langues, et souvent plusieurs fois.

Chefs d’œuvres de la littérature enfantine, en premier lieu. Très vite, pourtant, ces deux romans dépassent ce seul cadre, et ils n’ont, depuis, cessé d’infuser toute la littérature. Leur imagerie, le lapin pressé, le chapelier fou, le chat de Cheshire, fait désormais partie intégrante de l’imaginaire collectif. Si les anglo-saxons les considèrent comme des monuments incontournables, ils ne sont en France pas si lu que cela, et le grand public les connaît bien souvent davantage pour l’adaptation que Walt Disney en fit. Pire, alors qu’ils se destinent précisément au public enfantin (Lacan peut ainsi dire : « De la petite fille, Lewis Carroll s’est fait le servant ; elle est l’objet qu’il dessine, elle est l’oreille qu’il veut atteindre, elle est celle à qui il s’adresse véritablement entre nous tous [1] »), on trouve des livres pour la jeunesse « d’après l’œuvre de Lewis Carroll », qui tronquent, lissent, simplifient à l’extrême le texte original.

Loin de l’image un peu mièvre qu’offrent nombre de ces éditions, les Alice sont des textes discrètement subversifs. Façonnée, dressée même, par l’éducation de l’ère victorienne réservée aux fillettes et que l’enseignant qu’était Carroll tourne en ridicule et réduit en absurdes gesticulations, Alice ne cesse de se plier aux injonctions des créatures rencontrées. Il lui faudra réciter des poèmes, commenter des textes, se tenir droite, se taire quand on le lui ordonne, admirer quand il le faut. Ce qu’elle fait, avec une docilité rarement prise en défaut, d’une courtoisie presque toujours exemplaire. Sa liberté, elle la gagne par son insatiable curiosité, son indéfectible patience, son insouciance absolue, et son absence totale de peur, dans un univers pourtant inquiétant.

Parce qu’y règne le non sense, que les liens logiques sont en permanence interrogés, contestés, reconstruits, le pays des merveilles, et celui de l’autre côté du miroir, sont contestation de l’ordre établi. Le langage lui-même est miné de l’intérieur, son arbitraire exhibé. Ainsi dans ce dialogue avec Rondu-Pondu/Humpty-Dumpty :

- Je ne comprends pas ce que vous voulez dire par « gloire », avoua Alice.
[…]
- Je voulais dire « Voilà un joli petit argument qui te cloue le bec ».
- Mais « gloire » ne signifie pas « joli petit argument », objecta Alice.
- Moi, quand j’utilise un mot, il signifie exactement ce que j’ai décidé, ni plus, ni moins.
- Reste à savoir si vous pouvez obliger les mots à signifier tant de choses différentes.
- Reste à savoir qui est le maître, voilà tout.


Le langage ainsi miné, c’est toute la réalité qui fout le camp. On peut en dire autant de l’ensemble du monde de l’autre côte du miroir, où l’on souffre avant de se blesser, où il faut s’éloigner d’un endroit pour l’atteindre, courir très vite pour se maintenir en place, et où l’on n’est jamais sûr de n’être pas un fantasme dans l’esprit d’un rêveur, et ainsi condamné à disparaître à son réveil. C’est d’ailleurs l’une des questions centrales, que celle de l’identité. Quand on lui demande qui elle est, c’est avec une certaine hésitation qu’Alice répond qu’elle est une petite fille : il faut dire qu’elle n’aura cessé de changer de taille et de forme, qu’on l’aura prise pour un serpent, un toton, une fleur, un animal mythique.

C’est du mélange de deux registres, onirique et logique, que naît l’enchantement : « Il y a Lewis Carroll le rêveur, le poète, l’amoureux si l’on veut, et Lewis Carroll le logicien, le professeur de mathématiques. […] C’est bien de la conjuration des deux positions d’où jaillit cet objet merveilleux, indéchiffré encore, et pour toujours éblouissant : son œuvre [2]. »

À l’inverse d’un Tolkien, par exemple, ouvrant la porte à toute une littérature qui le copie avec plus ou moins de bonheur, personne n’a vraiment cherché à dupliquer Alice. L’œuvre connaît pourtant une descendance abondante et extrêmement variée, inspirant les surréalistes comme les psychanalystes, des tableaux à Ernst ou Dali, des chansons aux Beatles [3] ou Jefferson Airplane [4], traversant le film Matrix comme la série Lost, et l’on ne compte pas les allusions et autres hommages dans la littérature proprement dite [5].
Quant aux adaptations cinématographiques, elles fleurissent par dizaines. Rien d’étonnant, quand on sait que dès le début, l’histoire était pensée illustrée (et Lacan, encore lui, voit en Alice les prémisses de la bande dessinée). Le premier dessinateur fut Carroll lui-même, vint ensuite John Tenniel, qui dessina sous l’étroit contrôle de l’auteur, et qui semble souvent indissociable de l’œuvre. Après lui, beaucoup d’autres s’y sont frottés.

L’intérêt de l’édition que propose aujourd’hui Calmann-Levy est double : il tient d’abord à la traduction de Laurent Bury, qui a eu le culot, et bien l’en prit, de succéder à Henri Parisot, et livre un texte très beau, moderne, élégant, subtil et accessible. On peut ensuite y découvrir les illustrations qu’en fit Mervyn Peake. Car Mervyn Peake, connu comme l’auteur de l’étonnante trilogie Gormenghast, était surtout illustrateur. Et c’est un bonheur que de découvrir ses dessins, poétiques et souvent très drôles, bien plus légers, bien moins inquiétants, que ne l’étaient ceux de Tenniel.


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À l’heure de la sortie en salle de l’adaptation cinématographique de Tim Burton, quand fleurissent sur les tables des libraires des éditions plus kitsch et moches les unes que les autres, Calmann-Levy nous offre un objet raffiné et élégant, où les deux textes ne sont pas bout à bout, mais bien tête-bêche (riche idée, comment personne n’y a-t-il pensé avant ?).

L’occasion rêvée de découvrir ou redécouvrir cette œuvre majeure, d’une richesse telle qu’aucune relecture ne saurait l’épuiser.



NOTES

[1] Journée anniversaire sur Lewis Carroll diffusé le 31 décembre 1966. Pour un accès à une retranscription écrite : http://www.ecole-lacanienne.net/doc.... Pour savourer l’étonnante diction de Lacan, là : http://kafka2004.free.fr/carroll.mp3

[2] Ibid.

[3] « I am the Walrus », notamment, « Je suis le morse », celui de l’Autre côté du miroir, bien sûr.

[4] La chanson « White Rabbit ».

[5] On notera le très beau Leçons du monde fluctuant, de Jérôme Noirez (Denoël/Lunes d’Encre), qui campe une très réussie Alice ensauvagée.