B.D.O. = Big Dumb Object.

On traduit habituellement en français par le sigle GTS, pour Grand Truc Stupide, [cf. « Le Science fictionnaire » de Stan BARETS.] Un sous-genre de la SF qui a connu son heure de gloire, en particulier grâce à Arthur C. CLARKE, grand architecte de deux BDO célèbres : le vaisseau géant de « Rama », et le mystérieux monolithe de « 2001 ».

Voici qu’en ce début d’année 2007, l’intégrale du cycle de « Rama » est rééditée, ainsi qu’un autre BDO fameux, « L’anneau-monde » de Larry NIVEN, tandis qu’un des auteurs les plus appréciés du moment, Robert C. WILSON publie avec « Spin » un nouveau BDO ravageur.

L’heure de gloire est-elle revenue pour les BDO ?


Le sigle B.D.O. a sans doute été créé par l’écrivaine britannique Roz KAVENEY, dans un article de la revue Foundation en 1981. Mais il a, en fait, été popularisé par l’essayiste Peter NICHOLLS, qui le mentionna dans son Encyclopedia of Science Fiction en 1993 en prétendant qu’il s’agissait là d’un terme très répandu.

Ce n’était qu’une boutade... mais du coup, c’est devenu vrai : BDO désigne désormais communément, dans la littérature anglo-saxonne, ces grands Objects, souvent d’origine extra-terrestre et de taille mégalomaniaque, qui jonchent le paysage de la SF.

  • Big, parce que, « sens of wonder » oblige, un BDO se doit de dépasser la longueur d’un marathon pour attirer l’attention.
  • Dumb parce qu’il y a rapidement quelque chose d’assez vain à miser sur le gigantisme pour écrire un bon bouquin de SF. Et aussi parce que, trop souvent, ce qui démarre comme un énigme se termine comme un mystère. [je me refuse à expliquer cette phrase, qui m’est venue comme ça et qui dit très précisément ce que je veux dire.]

Le tout premier BDO, qui ne s’appelait pas encore un BDO, fait son apparition chez Olaf STAPLEDON en 1937.

Lors d’un périple métaphysico-galactique inexpliquable [et inexpliqué] le personnage principal de « Créateur d’étoiles » [« Star Maker »] joue au touriste télépathique. Il visite galaxies et univers parallèles, découvre les merveilles des civilisations extra-terrestres et accessoirement rencontre le Créateur lui-même.

Le roman est un classique de la SF d’un point de vue historique, bien qu’il ne raconte rien d’autre que ce voyage et se résume finalement à une série de descriptions inspirées. Mais certaines de ces descriptions, à peine esquissées parfois, méritent le détour : notre voyageur aperçoit en particulier une immense sphère creuse, habitée sur sa partie interne, au centre de laquelle luit un soleil [cela s’appelle une sphère de Dyson, nous y reviendrons]. C’est gigantesque, inimaginable, presque incompréhensible. Bref, c’est un BDO, le tout premier, et le concept va faire son chemin...

Dans les années 70, les Grands Trucs Stupides inspirent plusieurs auteurs : sur un mode un peu répétitif, ils sont quelques uns à construire leur roman sur la trame suivante :

  • un Très Gros Truc s’approche de la Terre. Astéroïde, vaisseau géant ? Mon Dieu, mais qu’est-ce que ça peut bien être ? En plus c’est tellement gros !
  • Vite, envoyons une expédition de scientifiques américains [variation : on peut y joindre aussi quelques soviétiques] et allons-y voir de plus près.
  • De près, nom de Zeus, c’est encore plus gros. Et surtout, quel mystère : il n’y a pas de sonnette à l’entrée, et dedans c’est tout vide... Mais que s’est-il donc passé ?
  • Y a quelqu’un ? Ouh Ouuu ?? Non, y a personne. [attention, c’est un critère important : dans un BDO, il n’y a JAMAIS personne. C’est ça qui créé le Mystère.]
  • S’en suit une exploration méticuleuse de l’objet, qui défie évidemment toutes les lois de la physique et contient des trucs diiiiingues : au choix des machins qui clignotent dans le noir, des bestioles mécaniques qui remplissent des fonctions [oui mais lesquelles ?] ou des livres qui prédisent les pires catastrophes, mais comment ça se fait ?
  • ensuite deux possibilités. Soit l’auteur bluffe : il ne connaît pas plus que vous et moi l’origine du BDO, et il nous plante là en fin de roman, en laissant planer le Mystère. Soit il a bien une petite idée derrière la tête, mais il va lui falloir entre 3 et 16 tomes pour la développer : à vous de voir si vous avez la patience de vous accrocher...

LES PIONNIERS DU BDO : « SIZE DOES MATTER »

Pionniers du genre, « L’anneau-monde » de Larry NIVEN en 1970 et « Rendez-vous avec Rama » d’Arthur C. CLARKE en 1972 posent tous les jalons du genre.

Larry NIVEN imagine qu’en 2850, quatre explorateurs [deux humains et deux ET assez folkloriques] reçoivent pour mission d’explorer un habitat artificiel en forme de ruban encerclant une étoile.
Cet anneau-monde a des proportions difficilement imaginables : 9,7 X 10 puissance 8 km de circonférence, une superficie qui représente trois millions de fois celle de la planète Terre !

Comme il se doit, l’anneau-monde est quasi abandonné, ses créateurs sont aux abonnés absents, et il est grand le Mystère de la foi.
Comme le lecteur, nos explorateurs vont chercher à comprendre : quelle civilisation a pu bâtir pareil engin ? Et qu’est-ce qui a pu causer sa chute ? Et à quoi bon tout cela ?

L’intrigue tourne vite en rond [fallait s’y attendre], mais NIVEN a de l’imagination. Il peuple son roman d’extra-terrestres suffisamment exotiques pour amuser la galerie, et distille des « révélations » sur le fonctionnement de l’anneau et les causes de sa décrépitude. Si bien qu’on peut, avec un peu de bonne volonté, prendre plaisir à cette circulaire promenade.

En revanche, la plausibilité scientifique de pareille structure est très discutable : après la parution de son roman, Larry NIVEN reçut des courriers lui rappelant en particulier que, malgré sa rotation autour de l’étoile centrale [rotation à 1200 km/seconde pour obtenir une gravité équivalente à la gravité terrestre] rien n’expliquait comment l’anneau se maintenait centré autour de son étoile - NIVEN apporta des solutions à ce problème, et à d’autres, au cours des épisodes suivants du cycle. L’Anneau-monde est donc devenu un tétralogie, tout récemment traduite entièrement en français par les éditions Mnémos. On peut s’accorder à trouver ces suites de moins en mois indispensables - mais il faut savoir que l’anneau de NIVEN a son fan-club.


APRES L’ANNEAU, LE CYLINDRE...

Avec « Rendez-vous avec Rama », Arthur C. CLARKE fait lui aussi dans le BDO de section circulaire, optant pour le tube plutôt que pour l’anneau. Moins « Big », mais tout aussi « Dumb ».

Nous sommes en 2130, et un vaisseau spatial cylindrique d’origine extra-terrestre de trente kilomètres de long pénètre dans le système solaire à 100 000 km / heure. Une expédition scientifique est mise sur pied pour explorer l’objet - qui bien évidemment ne daigne répondre à aucune sollicitation radio. D’où vient ce vaisseau, où sont ses occupants, où va-t-il ? - vous n’en saurez jamais rien, mais ça, au début vous ne le savez pas.

Le roman est long, lent, pas totalement ennuyeux, et même parfois poétique d’un point de vue contemplatif. Les personnages n’ont pas d’épaisseur, mais là n’est pas le propos : « Rama » est une histoire d’exploration, lente, pénible, de surprise en surprise face aux réalisations extra-terrestres, souvent fascinantes, parfois incompréhensibles. La morale est simple : Comme l’Homme Est Petit Face Aux Merveilles De l’Univers.

Pour votre instruction, sachez que Rama est l’achétype d’un modèle d’habitat spatial théorisé à la même époque [et sans concertation] par le physicien Gerard K. O’NEILL.

O’NEILL, qui enseignait alors à l’Université de Princeton, imagina, dans son essai « The high frontier », ce qui pourrait être un habitat artificiel humain dans l’espace. Il s’agit de deux cylindres à rotation inversée, de 3 km de rayon et de 30 km de long. Chaque cylindre possède 6 faces, dont 3 sont vitrées pour laisser entrer la lumière via d’immenses miroirs.

Les travaux de la NASA dans les années 70, imaginèrent sur le même principe des habitats en forme de coquille ronde [Sphère de Bernal] pour les plus petits, et en forme de cylindres bouclés sur eux-mêmes [Tore de Stanford] pour les plus spatieux. Tout cela était de la prospective, mais très sérieuse.

Le Rama de CLARKE cependant est plus qu’un habitat : c’est un vaisseau qui dispose de postes de pilotage, capable de se diriger.
Mais passé l’exploration de ce qui n’est, fondamentalement, qu’un très gros tuyau, [ben oui, très très gros, mais un tuyau quand même] l’intrigue s’essouffle. Dans les dernières pages, les explorateurs abandonnent Rama, qui poursuit sa route vers sa mystérieuse destination, emportant ses secrets toujours aussi secrets vers un destination secrète. [Mystère]

Primé par les principaux Prix américains de SF, Hugo, Nebula, et Locus, « Rama » a connu un sacré succès et, neuf ans plus tard, CLARKE a cru bon de commettre trois sequels, écrites en bonnes partie par l’écrivain Gentry LEE appelé à la rescousse. En réalité, ces trois romans ne sont vraiment pas aussi attachants que le premier volume, et se lisent presque plus comme un cycle en soi que comme de réelles suite. Pour votre information, l’intégrale des 4 romans vient d’être rééditée chez J’ai Lu.

Tout cela n’aurait pû être qu’un aimable divertissement si « L’anneau-monde » et « Rama » n’avaient donné des idées à quelques douzaines d’auteurs de SF. Parfois pour le meilleur, souvent pour le pire...

On eu donc droit à une génération spontanée de BDO, parmi lesquels on peut citer « Orbitville » [1975] de l’irlandais Bob SHAW, « Eon » de Greg BEAR et la trilogie de « Gaïa » de John VARLEY.

Avec « Eon », Greg BEAR nous refait le coup de l’énorme truc de 300 km qui fait son entrée dans le système solaire au début du XXIème siècle. Comme il fallait s’y attendre, une équipe de scientifiques américano-soviétique part à l’assaut.

Mais l’auteur de « La Musique du sang » a oublié d’être idiot, et son plan de travail est à la fois vaste et ambitieux. Au lieu de se borner à nous élargir les mirettes avec son Grand Truc, il en fait le cœur d’une intrigue complexe : on découvre à l’intérieur du Caillou [c’est ainsi qu’on l’a appelé] sept immenses chambres contenant des villes. Ces villes, ressemblent aux nôtres. Elles sont désertes mais recèlent des livres dont certains racontent que les Terriens vont s’exterminer les uns les autres lors d’une grande guerre. La 7ème chambre est incompréhensible : elle est plus vaste à l’intérieur qu’à l’extérieur.

A l’extérieur, pendant ce temps, le conflit américano-soviétique, inévitable explose, tandis qu’au limite de l’espace-temps, les explorateurs vont à la rencontre des Humains du futur.
Greg BEAR, qui a de la suite dans les idées, a poursuivi sa trilogie avec « Eternité » puis « Héritage » et, pour peu qu’on soit preneur de space-opera malin saupoudré de quelques pages hard-science, l’ensemble est recommandable. Pas léger mais recommandable.

Tout aussi malin, la Trilogie de Gaïa du roublard John VARLEY. On imagine bien que l’auteur de « Sytème Valentine » et du « Canal Ophite » ne pouvait pas céder à la facilité du BDO sans y ajouter quelques travers. « Titan » [1979], premier volume de l’ensemble, démarre de façon très classique : un vaisseau d’exploration humain fait la découverte d’une immense roue spatiale d’origine extra-terrestre en orbite autour de Saturne.
Vaisseau et équipage se font happer, et voici que la capitaine Cirocco Jones se retrouve seule dans un étrange écosystème dominé par une entité quasiment omniprésente et toute puissante, Gaïa.

L’originalité du récit de VARLEY en fait un BDO complètement inattendu. Déjà, le BDO n’est pas vide. Ce qui nous évite un nouveau pavé sur le thème "j’explore un Grand Truc" vite pénible. VARLEY utilise les ficelles de la SF, mais aussi de la Fantasy [un bestiaire particulièrement élaboré, une quête ...] voire du récit comique... Il brouille les repères et bâtit en trois volets l’histoire de la révolte de Cirocco face à la déesse de plus en plus tyrannique.
Si le deuxième volet, « Sorcières » est un peu brouillon, le troisième, « Démon » est un feu d’artifice de trouvailles très incorrectes et donc parfaitement amusantes.

La bonne idée, c’est ici de redonner du peps’ au BDO en lui prêtant une âme : Gaïa est une entité-BDO, un être redoutable, doué de conscience, un personnage à part entière du récit, un Grand Truc Pensant.
Accorder la pensée au BDO, fallait oser. Iain M. BANKS fera de même des années plus tard avec « Excession » [1996], une intelligence-artificielle aux objectifs troubles dont le "corps" est un redoutable [et gigantesque] vaisseau de guerre.


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Sphere de Dyson

UN MUST DU BDO : LA SPHERE DE DYSON

Premier exemple de BDO, la sphère imaginée par Olaf STAPLEDON va se tailler un franc succès et finir par devenir un des décors les plus répandus de la galaxie science-fictive catégorie BDO.

Rappelez-vous : dans « Créateurs d’étoiles » Olaf STAPLEDON a notamment imaginé le principe d’un habitat artificiel bâti en forme de sphère creuse autour d’une étoile.
L’idée est si séduisante qu’elle est reprise par un physicien américain, Freeman DYSON, qui, dans un article publié dans la revue Science, fait remarquer que cette sphère serait la construction la plus efficace pour capturer la totalité de l’énergie d’un soleil. Normal, puisqu’elle l’englobe entièrement [cf. le joli shéma].

Si l’on prend la peine d’y réfléchir quelques secondes, le concept est à la fois élégant et grandiose. Une sphère de Dyson est quasi invisible de l’extérieur, puisqu’elle enferme son étoile, et n’est donc « éclairée » - et vivable - que sur sa surface interne. Seul un léger rayonnement infra-rouge subsisterait au dehors, du à la chaleur emmagasinée par la « croûte » de la sphère.
En revanche, les proportions de la chose sont réellement astronomiques, ce qui met donc à la portée des auteurs de SF un terrain de jeu assez bluffant, d’une surface habitable close de plusieurs millions de fois supérieure à celle de n’importe quelle planète.

Il y a bien un petit ennui : scientifiquement, il y a peu de chance qu’une Sphère de Dyson fonctionne : en l’absence de force gravitationnelle, comment retenir une atmosphère, nécessaire à la vie, au-dessus de la surface interne ? Une rotation artificielle demanderait une énergie colossale pour un résultat insuffisant puisque seul l’équateur profiterait d’une force de gravité intérieure.
Sans compter que la taille de la sphère rend sa construction assez hypothétique, exigeant des matériaux dont nous ne disposons pas encore et une maîtrise des effets de gravitation qui nous dépasse totalement.

Bref, la sphère de Dyson, c’est de la science-fiction. Et ces limites scientifiques n’ont évidemment pas freiné l’imagination des auteurs. L’on trouve donc de beaux spécimens de sphères de Dyson dans nombre de romans, dont voici une liste non exhaustive :

De façon générale, les habitats artificiels de taille planétaire ont intégré la panoplie de base de tout bon faiseur de space opera qui se respecte. Galvaudés, ils ne sont donc plus vraiment des éléments de surprise... en tous cas pas suffisamment pour garantir à eux seul l’intérêt d’un récit.


LES VBDO : VERY BIG DUMB OBJECTS

Peut-être pour tenter de redonner toute sa force originale au BDO, Robert REED invente le Very Big Dumb Object : il élabore « Le Grand Vaisseau » autour de l’idée d’un vaisseau si gigantesque... qu’il contient une planète !

Tenez-vous bien, le Vaisseau en question [qui donc - je vous passe les détails - a été découvert, abandonné, limite garé en double-file, au abords de la Voie Lactée] est de la taille des géantes gazeuses comme Jupiter, vieux de plusieurs millions d’années [Non ! Si !] et si vaste que, 50 000 ans plus tard, ils promènent à son bord 200 milliards de passagers ! C’est la Croisière s’amuse avec un très gros budget.
L’ennui c’est que même en faisant very very Big, REED ne parvient pas à nous accrocher.

L’intrigue [il en faut bien une] s’étale sur des milliers d’années. L’enjeu étant qu’en réalité le Vaisseau pourrait être une sorte de prison spatiale pour un... mais je ne vous en dis pas plus.

Sachez simplement que, malgré son ambition, le roman déçoit un peu au regard des précédents opus de Robert REED, en particulier parce que ses personnages sont peu attachants. Pas vraiment convaincant « Le Grand vaisseau » n’en sera pas moins, comme il se doit pour un BDO encore plus Big que les autres, le premier volume d’une trilogie à venir.

Exemple de l’emploi opportuniste du BDO : avec sa « Sphère », Michael CRICHTON s’empare du concept, et brode par là-dessus une intrigue de mauvais film d’action... [qui a d’ailleurs vu le jour quelques années plus tard]. Là on ne fait franchement pas dans la finesse.

CRICHTON envoie une équipe de scientifiques [encore !] explorer un étrange vaisseau spatial découvert sous les fonds océaniques.
En fait.. TATATAM : ce n’est pas un vaisseau spatial, mais un vaisseau américain venu du futur... Sauf que RE-TATATAM : il contient une sphère apparemment d’origine extra-terrestre ! Wouaaaaaaou [comme dirait Bill GATES].
Et cette sphère recèle un pouvoir malfaisant qui va contaminer les scientifiques...
S’en suit une pénible succession d’attaques cauchemardesques de la part de tout ce que la mer peut engendrer de vilaines créatures [poulpes géant, serpent de mer pas moins géant]... tout cela autour de l’idée fumeuse que la sphère permet de projeter dans la réalité les pires fantasmes/phobies des humains. En bref, une scénario de la « Twilight Zone » étiré sur plusieurs centaines de pages.

Vous l’aurez compris : les BDO peuvent, parfois, confiner à l’escroquerie scénaristique. C’est une astuce imparable pour surprendre le lecteur, le bluffer avec des chiffres énooOrmes, l’accrocher par la curiosité [qui, rappelez-vous, tue le chat] et le mener par le bout du nez. Mais ça ne peut suffire à faire un bon bouquin. Heureusement, certains auteurs ont vu plus loin que le bout de leur BDO...


BDO INTELLIGENTS - oui c’est possible !

Pour peu que l’intrigue dépasse les affaires de mensuration, pour peu que le BDO ne soit pas un attrape-nigaud réduit à faire joli dans le décor mais le véhicule d’un message, il peut servir de base à de très bon romans.

Ainsi « Les Chronolithes » de R.C. WILSON, ces obélisques de pierre bleues de dimensions colossales qui apparaissent du jour au lendemain en différents points du globe, ne sont-ils pas colossaux pour rien : ils sont envoyés du futur à dessein par une armée conquérante qui sait justement qu’ils ne seront des instruments de déstabilisation propres à lui préparer le terrain que s’ils sont de taille à effrayer et à donner un sentiment de puissance imbattable.

Les Chronolithes sont donc des BDO qui font leur petit effet mais qui sont loin d’être gratuits : ils sont porteurs d’un sens qui est au cœur de l’intrigue développée, et finalement leur « message » est plus Big que leur format.
L’archétype du BDO signifiant, du Big Intelligent Object pourrait-on dire, c’est le célèbre monolithe de pierre noire érigé par Arthur C. CLARKE [encore lui]dans « 2001 : l’odyssée de l’espace » - un monument dont l’incongruité égale la beauté plastique, qui est en fait l’outil d’une civilisation extra-terrestre pour donner le coup de pouce qui permettra à la race humaine de se développer et pour surveiller le résultat de l’expérience.
Kim S. ROBINSON construira elle un cercle de « Menhirs de glace » pour jouer le rôle de l’artefact mystérieux porteur d’un terrible message caché.

C’est à nouveau R..C WILSON qui, tout récemment, a osé le BDO galactique et réussit le pari d’un BDO intelligent : « Spin », c’est un enclos de plusieurs centaines de milliers de kilomètres de long qui fait son apparition autour de la Terre en l’espace d’une nuit.
Les satellites s’écrasent, la Lune et les étoiles disparaissent. Un dispositif lumineux fait l’office du soleil, lui aussi masqué. Des vaisseaux peuvent dépasser la barrière... mais ils reviennent presque aussitôt - avec une information d’importance : au-delà du Spin, le temps passe beaucoup plus vite. Le soleil devenant de plus en plus chaud, la Terre va devenir invivable en l’espace d’une génération...

L’effet spectaculaire est là, et il aurait suffit à certains auteurs - et peut-être même à certains lecteurs. Mais WILSON le dépasse en explorant non pas le BDO mais son impact sur la vie de trois enfants qui vont, en grandissant, voir leur vie totalement bouleversées.

Enfin, évidemment, WILSON ne laisse pas le lecteur en plan et poursuit en parallèle l’intrigue propre au Spin : qu’est-il ? quel est l’avenir de la Terre désormais ? Des questions auxquelles toutes les réponses seront au final apportées - sans qu’il y ait besoin de trois volumes supplémentaires pour cela. Merci Monsieur WILSON...
Ce roman, très attendu, paraîtra en France aux éditions Lunes d’Encre début 2007. Il est la preuve que tout BDO n’est pas à éviter systématiquement, même s’il devient assez difficile de renouveler le principe.


Finalement, le BDO n’est-il pas pour les auteurs de SF le moyen le plus spectaculaire de représenter le Grand Inconnu ? Car si le BDO donne une réalité à la rencontre avec une civilisation venue d’ailleurs, la rencontre ne se fait pas entre l’Homme et l’Extra-terrestre, mais entre l’Homme et les réalisations époustouflantes de l’Extra-terrestre. Des réalisations d’autant plus auréolées de gloire qu’elles sont incompréhensibles, d’autant plus incompréhensibles qu’elles sont gigantesques.

« La porte des étoiles » de Frederik POHL en est la métaphore superbe : cet immense artefact, abandonné par ses architectes, est une ouverture sur des milliers de mondes. Un outil d’une puissance phénoménale... dont la complexité échappe à l’Homme, qui se voit contraint de l’utiliser comme à la roulette russe. Le voyage le mènera-t-il vers la gloire ou vers la mort ?

Consécration ultime pour le BDO : Certains auteurs ont finit par en faire un sujet de parodie assumée. Comme Charles SHEFFIELD, qui imagine des myriades de BDO égrainées dans toute la spirale de la Galaxie, ou J.G. BALLARD qui a ainsi signé, avec la nouvelle « Report on an Unidentified Space Station » une exploration intensive et impertinente du concept.

BALLARD imagine ainsi les rapports d’une mission d’exploration nous parvenant les uns après les autres. Chaque rapport voit la taille de l’objet augmenter un peu plus. Les créateurs du Truc, comme d’habitude, sont introuvables et semblent l’avoir abandonné... Des explorateurs s’y perdent et disparaissent. Et c’est dans les toutes dernières lignes que le lecteur comprend que c’est de l’Univers lui-même qu’il était question !
Malin, non ?


BIBLIOGRAPHIE SELECTIVE


Mr.C