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Publié le 04/12/2010

Les Contrées du Rêve d’H. P. Lovecraft

ÉD. MNÉMOS, NOVEMBRE 2010

Par Nébal

Ce n’est guère un secret : nombre d’œuvres dans nos genres de prédilections ont considérablement souffert en traversant l’Atlantique ou la Manche. L’immense Howard Phillips Lovecraft, à n’en pas douter le plus grand écrivain d’horreur du XXe siècle, ne fait pas ici exception. Aussi, à l’instar de son comparse et correspondant Robert E. Howard, mérite-t-il sans doute que l’on dépoussière quelque peu certaines des traductions de ses plus fameuses œuvres. C’est à cette tâche que s’est attelé David Camus avec ce volume reprenant l’intégralité des nouvelles de Lovecraft situées dans les Contrées du Rêve.


Si l’on a fait de Lovecraft le maître de l’horreur « cosmique », d’une épouvante « matérialiste » tenant plus de la science-fiction que du fantastique, c’est en retenant surtout les « grands textes » constituant ce que l’on a ultérieurement baptisé (sans doute un peu abusivement) le « mythe de Cthulhu ». Mais l’œuvre lovecraftienne ne s’arrête pas à ces seuls récits, et on aurait bien tort d’en négliger les autres facettes, notamment celle des Contrées du Rêve : quatorze nouvelles, publiées entre 1920 et 1938 (donc après le décès de l’auteur pour certaines d’entre elles), dont quatre composent le « cycle de Randolph Carter » (plus connu chez nous sous le titre de Démons et merveilles), composé sur une période d’une quinzaine d’années, entre 1919 et 1933.

Dans Les Contrées du Rêve, si l’horreur est souvent bel et bien présente – encore que d’une manière plus diffuse, parfois –, on est bien loin du matérialisme et de la science-fiction. Ces textes, plus ou moins inspirés de la manière de Dunsany, relèvent davantage de ce que l’on qualifierait aujourd’hui de fantasy : un univers « autre », plus ou moins cartographié, où le surnaturel et la magie sont omniprésents, et où les dieux sont une réalité (pas d’interrogation, ici, sur le statut divin des Très Hauts, dieux de la Terre, contrairement aux Grands Anciens tels Cthulhu et ses petits camarades) ; on y voyage dans ses rêves à dos de zèbre, les bateaux s’envolent à la frontière entre la mer et le ciel, et l’armée des chats bondit sur la face cachée de la Lune…

Le recueil se divise en deux parties. Le premier tiers rassemble une dizaine de brefs contes fantastiques, présentant diverses facettes des Contrées du Rêve. Lovecraft ne s’y montre pas toujours au sommet de son talent, mais l’ensemble ne manque pas d’intérêt. Si l’on jettera un voile pudique sur la triste allégorie raciste de « Polaris », on s’attardera par contre avec davantage de plaisir sur sa quasi-antithèse, « La Malédiction qui s’abattit sur Sarnath ». On pourra trouver l’allégorie très personnelle de « La Quête d’Iranon » un peu lourde, mais se régaler de textes plus aboutis tels « L’Étrange Maison haute dans la brume », « Celephaïs », « Les Autres Dieux », et surtout ce délicieux petit bijou qu’est « Les Chats d’Ulthar ».

Les deux autres tiers du volume sont occupés par le « cycle de Randolph Carter », à savoir Démons et merveilles. Trois nouvelles et une novella centrées sur le même personnage, constituant une vaste fresque onirique sans équivalent. « Le Témoignage de Randolph Carter » est un récit d’horreur gothique assez bien ficelé, mais dont le lien avec les Contrées du Rêve est pour le moins ténu : seul le personnage, à vrai dire, justifie sa place dans ce livre.

Mais suit immédiatement le chef-d’œuvre du recueil, qui en occupe plus d’un tiers à lui seul : « La Quête onirique de Kadath l’Inconnue ». Un court roman surréaliste totalement débridé, hystérique, grotesque au sens de Poe, parfois à la limite du ridicule (l’épisode lunaire…), mais d’une inventivité formidable, insensée, repoussant toutes les limites du bon goût pour notre plus grand plaisir. « La Quête onirique de Kadath l’Inconnue », qui reprend bon nombre d’éléments des textes précédents, submerge le lecteur, l’assomme d’idées toutes plus géniales les unes que les autres. C’est à n’en pas douter le point d’orgue du recueil, et, bien que l’on soit ici très loin de l’ambiance et des thème des « grands textes » du « mythe de Cthulhu » (malgré la présence en guest-star de Nyarlathotep, le messager des Autres Dieux), une œuvre majeure de Lovecraft.

« La Clé d’argent » est également une réussite tout à fait remarquable. Un très beau texte, manifeste teinté de mélancolie, à la forme un brin déstabilisante, mais pour un résultat convaincant. C’est sans doute moins vrai de sa suite directe, « À travers les portes de la clé d’argent » (écrite en collaboration avec E. Hoffman Price), texte peu crédible, d’un mysticisme saoulant et surtout atrocement bavard…

En dépit de quelques fausses notes ici ou là, Les Contrées du Rêve est bel et bien un régal, et, ne serait-ce que pour « La Quête onirique de Kadath l’Inconnue », mérite le détour. Maintenant, se pose le problème de cette édition en particulier, a fortiori pour les heureux possesseurs du troisième tome des œuvres de Lovecraft dans la collection « Bouquins » de Robert Laffont, qui rassemblait déjà ces nouvelles. En d’autres termes, la nouvelle traduction de David Camus justifie-t-elle l’achat de ces Contrées du Rêve (21 €, tout de même, pardon de faire dans le matérialisme) ? Difficile à dire. On lui accordera que sa traduction de ces textes est certainement la plus complète et la plus « juste » ; par contre, ce n’est probablement pas la plus littéraire… Certes, on ne frissonne plus devant le désormais mythique « Si long, Carter ! » de la première traduction de Démons et merveilles. Mais rendre le très riche vocabulaire de Lovecraft – qui a tendance il est vrai à en faire des tonnes – n’est guère une tâche aisée, et David Camus, à l’occasion, a connu quelques défaillances : les répétitions, notamment, sont nombreuses ; mais on peut aussi regretter quelques brutaux changements de registre (dont l’effet est pour le moins grotesque), ou l’emploi de quelques anglicismes ou quasi-anachronismes écorchant quelque peu l’oreille…


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Toutes choses égales par ailleurs, Les Contrées du Rêve est donc – sans surprise – un excellent recueil de nouvelles, au sein duquel brille tout particulièrement « La Quête onirique de Kadath l’Inconnue » (mais le reste n’est pas à négliger pour autant). En tant que tel, il a indéniablement sa place dans toute bonne bibliothèque. Mais cette nouvelle traduction justifie-t-elle à elle seule l’achat de cet ouvrage ? C’est là une tout autre question, bien autrement complexe, et dont la réponse variera, en fonction des attentes et des finances de chacun…